Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

xx
xx
xx

Rechercher dans les pages d'Esprit & Vie

Émile Berthoud

Suger, l'homme-clef du Moyen Âge (V)

 

Suger : le rénovateur du symbolisme

Émile MALE fait encore une autre remarque étonnante. Il note qu'après un Haut Moyen Âge très riche en symboles, la dernière mention que l'on ait d'une œuvre symbolique est faite par Bède le Vénérable en l'an 684. Et il ajoute : « Le silence se fait ensuite et dure trois siècles et demi. » Pourtant les ivoires, les manuscrits, ne manquent pas, les descriptions d'œuvres d'art non plus, mais « nulle part le symbolisme apparaît. Le symbolisme ressuscite soudain à Saint-Denis au temps de Suger ».

Nous ne pouvons pas entrer dans le détail des œuvres symboliques que Suger a fait exécuter pour son église. Un tel programme dépasserait beaucoup trop notre ambition limitée. Celle-ci nous amène simplement à nous poser deux questions fondamentales : quel but Suger poursuivait-il en choisissant des œuvres symboliques, et sur quel critère les choisissait-il ?

Le but poursuivi par Suger était très simple. Il voulait faire de son église la « Bible des pèlerins », enseigner la parole à l'aide des images. Sur quel critère ? Montrer aux fidèles qu'il y a une harmonie entre l'Ancien et le Nouveau Testament.

Un médaillon choisi par lui-même exprime parfaitement sa pensée dans l'un de ses vitraux. Il a donné un thème très clair au verrier. Jésus-Christ couronne d'une main un personnage féminin qui représente la Loi nouvelle. De l'autre main, il enlève le voile qui cache le visage d'une autre femme qui est l'ancienne Loi. Et Suger fait écrire ce vers qu'il a composé : Quod moyses velat Christi doctrina revelat. « Ce que Moïse couvre d'un voile est dévoilé par la doctrine du Christ. » C'est le condensé du programme qu'il met en route à Saint-Denis en 1140.

Dans les premiers siècles de l'Église, les Pères, les théologiens multipliaient les exemples des scènes de l'Ancien Testament qui étaient les symboles de la foi chrétienne. Dès les premiers écrits des évêques et des moines, on constate, par exemple, qu'Isaac portant le bois du sacrifice est considéré comme la figure du Christ portant sa croix ; au serpent élevé au désert par Moïse correspondait le Fils de l'homme élevé sur la croix… Les écrits des Pères fourmillaient d'analogies symboliques. Et les artistes suivaient.

Suger ressuscita soudain cette pensée. L'harmonie des deux testaments fut le motif principal de l'ornementation intérieure de son église parce qu'il vivait lui-même de cet esprit. Guillaume, son biographe, nous dit qu'il passait une partie de ses nuits à lire les écrits des Pères de l'Église. Il est moralement certain, de plus, qu'il connaissait le grand ouvrage symbolique qu'Honorius d'Autun venait d'écrire, le Speculum ecclesiae, qui sera l'encyclopédie du Moyen Âge. Suger s'en était nourri.

C'est surtout autour du grand drame de la Passion que Suger groupa les représentations mystiques empruntées à l'Ancien Testament. Il commença petitement en remettant en honneur le signe Tau, notre T majuscule, qui était le signe tracé par les juifs sur la porte de leur maison avec le sang de l'Agneau pascal et qui était regardé aussi comme une figure de la croix. C'était aussi le signe que le prophète Ézéchiel (Ez 9, 4-5) vit marquer par l'ange sur le front des croyants : « Parcours la ville, parcours Jérusalem, et marque d'une croix au front les hommes qui gémissent et pleurent sur toutes les pratiques abominables… Quiconque portera la croix au front, ne le frappez pas. »

Puis, il commanda une immense croix de sept mètres de haut, éblouissante de pierreries, portant un grand Christ d'or, au plus célèbre des orfèvres du temps : Godefroy de Claire. Né dans la vallée de la Meuse, entre Namur et Liège, la patrie des orfèvres, il était l'un des grands artistes du XIIe siècle. Avec sept compagnons, il construisit un monument extraordinaire, malheureusement fondu par des Vandales, mais dont il nous reste, heureusement, une copie de petite dimension, mais fidèle. Cette croix était destinée à être élevée sur la tombe des saints martyrs Denis, Éleuthère et Rustique. Suger y figurait lui-même, prosterné. C'était sa signature et la preuve qu'il avait tout ordonné.

Cette croix, d'une prodigieuse richesse, était décorée d'émaux symboliques. On y voyait Moïse devant le serpent d'airain, Isaac portant le bois du sacrifice, le signe Tau marqué sur le front des justes… Dix-sept émaux où la vie de Jésus était mise en parallèle avec les scènes de l'Ancien Testament qui en étaient les figures. Les orfèvres avaient travaillé deux ans à ce chef-d'œuvre.

L'ouvrage terminé à Saint-Denis, les nombreux artisans-artistes furent appelés dans toute l'Europe occidentale pour y exercer leur talent. Ils exportaient non seulement leur merveilleux savoir-faire, mais aussi les idées de Suger. Toutes les abbayes, les cathédrales, adoptèrent sa manière de rapprocher la Bible et l'Évangile. Le symbolisme ancien, oublié pendant trois siècles et demi, refaisait surface, retrouvait sa vigueur. Pendant plusieurs siècles, il allait alimenter l'iconographie des églises, surtout en Angleterre et en Allemagne, un peu moins en Italie.

C'est ainsi, par exemple, qu'un grand orfèvre français, Nicolas de Verdun, donna à l'Autriche le merveilleux ensemble symbolique de Klosterneubourg, près de Vienne. Primitivement ambon, aujourd'hui retable, c'est probablement le plus magnifique ensemble d'émaux mettant les scènes du Nouveau Testament en opposition avec les figures de l'Ancien. L'œuvre est datée de 1181. Nicolas était peut-être l'un des derniers Lorrains qui avaient travaillé pour Suger, ou, au pire, l'un de leurs disciples. En tout cas, son œuvre est nettement inspirée de celles de Saint-Denis. On y trouve les mêmes particularités.

Ainsi, de Saint-Denis, le symbolisme n'a pas tardé à rayonner. Mais il ne faut pas oublier que Suger avait posé les fondements de l'art gothique au milieu du XIIe siècle, alors que l'art roman atteignait son apogée. On ne doit pas oublier que, pendant la seconde moitié du siècle, les deux styles cheminèrent en parallèle. Il faut penser que la basilique de Saint-Denis, où naissant l'art gothique, était achevée et consacrée en 1144, alors que le narthex de celle de Vézelay, qui abrite le célèbre tympan de la Pentecôte, ne sera achevé qu'en 1150. Cette date est donc, probablement, celle du début de la taille du tympan. (On peut ouvrir une courte parenthèse pour rappeler que la deuxième croisade fut prêchée à Vézelay, par saint Bernard, le jour de Pâques, 31 mars 1146. La nef centrale avait été achevée trois ou quatre ans auparavant.)

Il est donc possible - nous allons le voir - que les idées de Suger aient pu influencer, déjà, le décor des grandes églises romanes, comme Vézelay, surtout par leurs nouveautés iconographiques. En effet, l'abbé de Saint-Denis ne se contenta pas de faire revivre la symbolique antique des Pères de l'Église : il inventa de nombreux thèmes nouveaux, appelés à un immense succès dans l'art chrétien pendant des siècles. L'un ou l'autre d'entre eux est même encore vivant aujourd'hui.

Pour lire la suite de cet article, abonnez-vous !

Réagir à ce texte...

25 novembre 2004, par : sylvie halleur [retour au début des forums]
Merci pour la qualité de vos informations. Mais que dire des représentations d'un T inversé ou de cette séquence trouvée(tau droit-tau inversé-tau droit)Respecteuses salutations.

[Réagir à ce message]

Études

Histoire de l'art

Les derniers numéros d'Esprit & Vie

Le plan du site

toutes les pages d'Esprit & Vie