Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

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Pierre Jay

Henri de Lubac aujourd'hui

Est-il vraiment utile de parler aujourd'hui du P. De Lubac ? Est-ce même opportun ? Il a tracé un chemin dans des paysages qui ne sont plus les nôtres. Lui-même ne s'est-il pas senti, à la fin de sa vie, repoussé sur les bas-côtés de la route ? On peut du moins témoigner d'une histoire : pour beaucoup, l'œuvre de Lubac a été une porte ouverte dans l'épaisseur des murs. Ces murs étaient ceux que H. U. von Balthasar souhaitait voir disparaître. « Raser les bastions », avait-il écrit. Oui, la vie et l'œuvre de Lubac appartiennent au passé. Mais ce passé recèle un dynamisme qui n'a pas dit, tant s'en faut, son dernier mot. Cette pensée d'hier pourrait se révéler, à y regarder de plus près, plus présente que telle ou telle actualité. À ceux qui les liront, ces lignes voudraient le faire réaliser.

Le P. Pierre Jay signe cet article de présentation, qui prend la forme d'un témoignage, en restituant les débats d'une époque et, plus largement, le contexte et l'ambiance dans lesquels la pensée du P. de Lubac s'est formée. Il lui a été donné de pouvoir le rencontrer à plusieurs reprises, à Paris, rue de Sèvres. Un de ses maîtres, le P. Villepelet, servit de lien entre eux. Une publication du cardinal Siri, où l'auteur de Surnaturel était pris à partie, lui fournit l'occasion de plusieurs rencontres de travail en privé avec le P. de Lubac. Ce qui lui permit de réaliser comment l'intelligence de la foi, qui était son lot, allait de pair avec une intelligence du monde aimé de Dieu.

À toute une génération de prêtres aura été donnée une première découverte de Lubac. Dans la solitude quasi désertique où l'on se préparait alors au ministère, il y eut des oasis et non des moindres. Cela commença avec Chrétiens désunis de Congar (1937), puis avec Catholicisme de Lubac (1938). Ces livres pouvaient décider d'une orientation. Avec quelques autres : Le Mystère pascal de Bouyer (1945) sans oublier Chenu sur La Théologie comme science (édition de 1943). Une chance, alors qu'on était en train de se dessécher en cherchant si le déluge avait été « total ou partiel » et si Jacob était ou non coupable d'un mensonge vis-à-vis d'Isaac.

Ce fut aussi le temps des diatribes d'un évêque contre de Lubac, « théologien sans mandat », rédacteur-fondateur de Témoignage chrétien. Ensuite, lors des études romaines, avec étonnement, on assistait à ce qu'il faut bien appeler de véritables crises chez tel ou tel professeur à la seule évocation du nom de Lubac. La parution de l'encyclique Humani generis provoquait dans la Ville éternelle et ailleurs les réactions que l'on sait.

Les lignes qui vont suivre ne visent donc pas à une présentation nouvelle d'Henri de Lubac. Elles n'ajouteront bien évidemment rien à tous les travaux dont elles profitent largement. Elles voudraient seulement être une invitation à faire à cette œuvre une place dans la multitude des publications d'aujourd'hui. L'édition des œuvres complètes offre une chance exceptionnelle pour une rencontre plus facile que jamais. C'est là, de préférence, qu'il faut lire (ou relire) les textes. Cette édition est accompagnée d'introductions, d'études, de notes d'une exceptionnelle richesse. Elle offre aussi - et ce n'est pas rien - la traduction en français de toutes les notes que l'auteur avait transcrites en leur langue d'origine.

Aujourd'hui, disciples

Les répétiteurs ne sont pas de vrais disciples. De Lubac, pas plus que K. Rahner, n'a pensé fonder une « école » au sens d'un groupe dont il nous faudrait aujourd'hui assurer la pérennité et le recrutement. L'heure n'est pas, non plus, à la rédaction d'apologies posthumes. Continuer de plaider, c'est une tentation que suscite la mémoire des grands maîtres. Si ces maîtres ont été, comme c'est le cas, persécutés, le risque se trouve multiplié. Prendre la défense peut inciter à vouloir tout justifier de peur de paraître faire cause commune avec les persécuteurs. Il faut résister à ces premiers mouvements.

C'est parce qu'il a été vraiment de son temps, qu'un théologien peut continuer à parler au présent. Affirmer qu'une pensée est actuelle, c'est dire qu'elle a un passé. D'abord, elle a évolué. Ensuite, si elle continue à vivre, elle évoluera encore dans et par les continuateurs. Par fidélité profonde, ils peuvent même en venir à contredire parfois la lettre des paroles de leur maître. Si de Lubac n'avait été de son temps, donc limité par ce temps, il ne serait rien pour le nôtre car il ne nous serait pas parvenu. La fidélité n'est donc pas d'arrêter le temps. On a pu affirmer que le néothomisme avait été pour Thomas d'Aquin une « assignation à résidence ». [1] Il ne faut pas rêver d'un « néolubacisme » ( ?) qui pourrait se révéler plus « lubaciste » que de Lubac !

Newman l'avait montré pour la théologie des Pères de l'Église, et la collection « Sources chrétiennes », dont Lubac était l'un des fondateurs, le professait : la vraie Tradition n'est pas psittacisme. Être traditionnel, c'est « vivre avec » en prolongeant la route. Il s'agit donc ici d'un mouvement. Ne faisons pas de Lubac un personnage, ne le pétrifions pas ; c'est une personne.

J.-P. Torrell, o.p., remarquait : « On a […] aujourd'hui une conscience aiguë du fait que Thomas d'Aquin est nettement situé dans son temps et dans l'histoire de la pensée, qu'il a des prédécesseurs et des contemporains, qu'il a lui-même évolué dans sa recherche, et qu'il est donc possible de l'étudier de façon historique. […] Il n'est guère plus possible d'envisager l'étude d'un thème, même purement doctrinal, sans s'interroger sur les sources de Thomas, ce qu'il doit à tel philosophe ou à tel Père de l'Église, ou encore à tel de ses contemporains, et bien sûr aussi sur son évolution interne. » [2]

Il ne s'agit donc pas de récits d'anciens combattants. Oui, le paysage a changé. Les routes à tracer sont différentes. Subsiste cependant, le principal : la situation de l'homme en sa profondeur, la situation de l'homme devant Dieu [3]. C'est au service de cet homme aimé de Dieu que nous pouvons profiter pleinement de l'apport de Lubac. Réentendant ses mots, nous voudrions participer à sa démarche, adopter le rythme de son pas. C'est le privilège des véritables maîtres : ils donnent l'audace et la force de les dépasser.

Les Paradoxes  [4] : un chemin offert

Les Paradoxes, disait von Balthasar, « nous font pénétrer, de façon indirecte sans doute, mais plus profondément que les autres ouvrages, dans l'âme de l'auteur, percevoir les options fondamentales qui commandent ses attitudes personnelles comme le choix de ses sujets » [5]. Pour un premier vrai contact avec l'auteur, cet ouvrage semble à beaucoup le meilleur. À lui seul, le nombre des traductions du livre le prouverait.

À l'origine, il y a eu la découverte de Pascal. Les Pensées avaient ravi le jeune Henri de Lubac à peine âgé de dix ans. La présence de Pascal accompagnera Lubac dans tout son parcours.

« Il y a un temps pour soutenir une thèse et un temps pour mettre en valeur la thèse complémentaire. Bien plus, il faudrait souvent soutenir l'une et l'autre à la fois, dans le même temps. » [6] « Que votre considération ne soit pas à sens unique. » [7]

Avec les Paradoxes, le lecteur est admis dans l'atelier. Cet atelier, sans doute, est pluriel. Mais il s'y trouve un lieu où s'amassent les éléments de l'élaboration future. Cette récolte n'est pas seulement accumulation de références - on sait que la culture de l'auteur donne parfois le vertige - mais il s'agit déjà d'un choix qui porte en lui un début d'élaboration. L'auteur a réagi devant telle ou telle situation, telle ou telle déclaration. Ce qu'il a rencontré et qu'il a noté était lié au mouvement de sa pensée.

Parfois ces fragments apportent l'écho de lectures, d'échanges. Ils disent les réactions du théologien face à l'actualité. Les paradoxes ne sont pas des axiomes. L'axiome tend à s'imposer comme une base indiscutable. La forme et le rythme des paradoxes indiquent une recherche en marche et quelquefois une mise en cause permanente de ce que l'on pense. Il y a une fragilité dans ces formulations. Elles témoignent d'une pensée dont le travail est sérieux mais qui n'ignore pas le caractère relatif de ses formulations. Relativité abyssale lorsqu'il s'agit de Dieu.

Dialogue pas toujours explicite, mais toujours présent. C'est là une caractéristique de l'auteur. Il ne peut théologiser qu'en dialogue. Le livre sur la Connaissance de Dieu reprend des échanges entre de Lubac et un futur instituteur pendant le guerre de 1914. L'humanité, ignorante de Dieu, est toujours présente à la pensée du théologien. Les Paradoxes sont finalement rédigés au milieu de la foule, même si leur formulation, toujours travaillée, témoigne de la recherche de l'expression la plus adéquate. [8] Dialoguer avec soi-même, ne pas supporter la tyrannie de sa propre pensée, c'est déjà dialoguer avec les autres.

Le chemin du paradoxe, c'est le chemin de l'homme à la recherche de Dieu parce que le chemin de Dieu à la recherche de l'homme est paradoxal.

Si l'on se souvient que les chrétiens consacraient alors leurs énergies à défendre les affirmations de la foi contre les négateurs positivistes, on pressent que la forme « dialogue » des Paradoxes ait pu éveiller des soupçons. Cette méthode de pensée ne sapait-elle pas les fondations irréfragables de la pensée chrétienne ?

Il arrive que des paradoxes d'un jour deviennent demain des évidences.

De Lubac regrettait de ne pas avoir écrit un grand livre sur Jésus-Christ. Certains ont même tenté de suppléer à ce manque. Si ce livre auquel il rêvait avait vu le jour, il n'est pas sûr qu'il aurait traversé les générations. Si Pascal avait réussi à écrire l'ouvrage qu'il projetait, qui aujourd'hui le lirait ? Et nous serions peut-être privés des Pensées.

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[1] O. H. Pesch, Thomas d'Aquin, Paris, 1994, p. 26 : « Le traditionalisme philosophique et le traditionalisme théologique ne sont pas compatibles avec la doctrine de saint Thomas. » G. Cottier, dans Thomistes, Parole et Silence, p. 275.

[2] Recherches de science religieuse (RSR) 91/3 (2003), p. 357.

[3] Les amis de Lubac ne s'y sont pas trompés lorsqu'ils lui ont offert, pour ses cinquante ans de vie religieuse, trois tomes de mélanges intitulés L'Homme devant Dieu.

[4] Les citations de Paradoxes sont prises dans l'édition des « Œuvres complètes », tome XXI.

[5] Cité dans Paradoxes, p. XXIII.

[6] Ibid., p. 3.

[7] Ibid., p. 175.

[8] Sur les Paradoxes, on consultera la thèse de J. Haggerty, The Centrality of Paradox in the Works of Henri de Lubac, New York, 1987.

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