Revue catholique de formation permanente
La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…
René Virgoulay
La philosophie de l'action. Maurice Blondel (1861-1949)
Maurice Blondel, philosophe militant, est l'un des philosophes français les plus importants du début du xxe siècle. Il a été mêlé à tous les grands débats intellectuels, sociaux, politiques de son temps. Sa pensée n'a cessé de susciter l'intérêt et l'interrogation des philosophes et des théologiens lecteurs de son œuvre. Sa pensée continue d'éclairer bien des questions actuelles, notamment celles-ci : « Oui ou non, la vie humaine a-t-elle un sens et l'homme a-t-il une destinée ? » C'est à cette alternative que chacun doit répondre. À distance des positions philosophiques négatrices ou réductrices du sens de la vie humaine, le « philosophe d'Aix » s'est efforcé de penser l'être de l'homme, selon sa méthode d'immanence, c'est-à-dire : l'homme ne peut recevoir que ce qui correspond à quelque chose qui est en lui et à son désir métaphysique d'infini. C'est ainsi qu'il ouvre l'existence humaine sur la possibilité de l'accueil de la Révélation chrétienne. La pensée de M. Blondel, informée du savoir de son temps et de la tradition culturelle occidentale, est exemplaire dans l'expression de l'intelligence du rapport christianisme et philosophie.
Nous sommes heureux qu'elle soit présentée par le P. René Virgoulay, spécialiste reconnu de l'œuvre du ce philosophe.
Maurice Blondel est connu comme le philosophe de l'action. À la fin, il était d'ailleurs agacé par cette appellation devenue une étiquette commode qui en masquait la signification originale. Ce Bourguignon, né à Dijon en 1861, élève de l'École normale supérieure, a soutenu, en 1893, une thèse intitulée L'action [1], un mot qui n'entrait pas dans le vocabulaire philosophique de l'époque. Il était arrivé rue d'Ulm en 1881, alors que Bergson venait de partir. Ils ne se sont ni ignorés, ni fréquentés ; ils se sont rencontrés occasionnellement. Aujourd'hui, nous sommes tentés de les situer dans la même perspective d'un renouveau spiritualiste en opposition au scientisme et au rationalisme ambiants. En fait, ils avaient le souci de préserver leur indépendance et de travailler chacun à son œuvre propre. À l'École normale, Blondel avait été particulièrement influencé par deux de ses maîtres : Émile Boutroux, son patron de thèse, en ce qui concerne la rigueur de la pensée dans sa forme philosophique, Léon Ollé Laprune, à qui L'action est dédiée, en ce qui concerne l'inspiration, les convictions profondes.
L'action de 1893 est un texte dense, jaillissant, une force germinale qui donnera son impulsion à l'œuvre postérieure. La grande trilogie, de 1934-1937, sur La pensée, L'Être et L'action [2], complétée par La philosophie et l'esprit chrétien [3] qui est elle-même une seconde trilogie (inachevée), a explicité, développé cette première et géniale esquisse dans des conditions d'ailleurs peu favorables. D'où des défauts de forme : lourdeur du style (oral), précautions, justifications, repentirs… Cependant, des perspectives fécondes s'ouvrent aussi. D'ailleurs les dernières pages publiées par le philosophe témoignent d'une réflexion parfaitement maîtrisée notamment dans l'article de 1947, « La métaphysique comme science de l'au-delà intérieur et supérieur à la nature comme au sujet [4] ».
L'action a éclipsé la petite thèse latine consacrée au Vinculum substantiale chez Leibniz [5], théorie obscure, qui n'était guère considérée par les commentateurs du philosophe de Hanovre. Mais, chez Blondel, elle va consonner avec le thème christologique, le « panchristisme » qui affleure en finale de L'action et qui sera repris dans un ouvrage de 1930 [6]. Le Vinculum que Leibniz avait évoqué à propos de l'eucharistie, prend une portée universelle. Le Verbe incarné est le lien de tout ce qui existe. En lui se réalise la consistance ultime du réel.
L'action souleva des objections dès la soutenance, d'abord du côté des philosophes universitaires. Brunschvicg s'en fit l'écho dans un compte rendu de la Revue de métaphysique et de morale. C'était surtout la dernière partie de la thèse qui choquait les rationalistes, puisqu'elle aboutissait à un examen de la religion et - circonstance aggravante - de la religion catholique à partir de la notion du surnaturel - un examen que son auteur prétendait être encore philosophique.
Dans l'Université, Blondel suscita chez plusieurs une défiance, un soupçon. Les rapports du recteur, Jules Payot, ne lui étaient guère favorables. Il n'est donc pas étonnant qu'il n'ait pas obtenu de promotion et qu'il soit devenu pour la postérité « le philosophe d'Aix » où il fit toute sa carrière à partir de 1896. Mais pouvait-il se plaindre d'être assigné à cette merveilleuse ville d'Aix-en-Provence, dominée par la montagne Sainte-Victoire que peignait alors inlassablement Cézanne et que Bremond estimait plus belle, plus « attique » que le Pentélique ou l'Hymette ?
Mais si le philosophe d'Aix ne fut pas favorisé par l'administration, il recueillit l'estime de beaucoup de ses collègues. On le vit notamment en 1937, lors du Congrès Descartes, où sa communication « Aspects actuels du problème de la transcendance [7] », lue par sa secrétaire et accompagnée d'un commentaire improvisé, reçut un accueil impressionnant.
Blondel s'est consacré à son travail de professeur, un enseignement vivant, exercé avec beaucoup de pédagogie, malgré de fréquentes défaillances de santé. En 1927, il fut obligé de prendre une retraite anticipée pour cause d'infirmité visuelle. En même temps, il n'a jamais cessé d'écrire, de défendre et d'illustrer ses idées, de développer et d'approfondir sa pensée.
L'homme d'action
Cette carrière n'a pas été aussi tranquille qu'il peut paraître. Blondel a été un philosophe militant. Il a été mêlé à tous les grands débats intellectuels, sociaux, politiques de son temps. Son propos fondamental a été d'élargir la raison, de la pousser jusqu'au bout d'elle-même. Pour ce faire, il a dû combattre les rationalistes de tout bord, qu'ils soient philosophes ou théologiens.
Dans le compte rendu de la thèse publié dans la Revue de métaphysique et de morale, Brunschvig annonce à Blondel qu'il va trouver des ennemis courtois mais résolus pour défendre les droits de la raison. Blondel répond dans les Annales de philosophie chrétienne par la lettre dite sur l'apologétique dont le titre précis est : « Lettre sur les exigences de la pensée contemporaine en matière d'apologétique et sur la méthode de la philosophie dans l'étude du problème religieux [8] ». Blondel reconnaît que la notion d'immanence (que l'on revendique contre lui) est essentielle à la philosophie. L'homme ne peut recevoir que ce qui correspond à quelque chose qui est en lui. La vérité ne peut être tout à fait extérieure et étrangère. La révélation religieuse elle-même doit être humainement assimilable. Mais Blondel distingue entre la méthode d'immanence qu'il pratique et la doctrine de l'immanence qu'il refuse. Bien plus, il affirme que la méthode d'immanence aboutit à l'affirmation de la transcendance (tel est l'itinéraire de L'action). Cette réponse sera bien accueillie par Brunschvicg. S'il n'est pas convaincu, il reconnaît du moins à son interlocuteur le titre de philosophe. Entre les deux hommes se nouent des liens d'estime cordiale, si bien que lorsqu'en 1940, il fut persécuté comme juif par les nazis, c'est à Aix que Brunschvicg alla trouver refuge.
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[1] L'action. Essai d'une critique de la vie et d'une science de la pratique, Paris, Éd. Alcan, 1893. Réédition dans M. Blondel. Œuvres complètes. T. I, texte établi et présenté par Claude Troisfontaines, P.U.F., 1995. Abréviation = Œuvres complètes.
[2] La pensée, t. I. La genèse de la pensée et les paliers de son ascension spontanée, Paris, Éd. Alcan, 1934. La pensée, t. II. La responsabilité de la pensée et la possibilité de son achèvement, Paris, Éd. Alcan, 1934. L'Être et les êtres. Essai d'ontologie concrète et intégrale, Paris, Éd. Alcan, 1935. L'action, t. I. Le problème des causes secondes et le pur agir, Paris, Éd. Alcan, 1936. L'action, t. II. L'action humaine et les conditions de son aboutissement, Paris, Éd. Alcan, 1937.
[3] La philosophie et l'esprit chrétien, t. I. Autonomie essentielle et connexion indéclinable, Paris, PUF, 1944. La philosophie et l'esprit chrétien, t. II. Conditions de la symbiose seule normale et salutaire, Paris, PUF, 1946.
[4] Revue de métaphysique et de morale (RMM), 52, nos 3-4 (juil.- oct. 1947), p. 193-200. Rééd. dans E. Tourpe (dir.), Penser l'être de l'action. La métaphysique du « dernier Blondel », Paris, Louvain, Éd. Peeters, 2000.
[5] De Vinculo substantiali et de substantia composita apud Leibnitium, Paris, Éd. Alcan, 1893.
[6] Une énigme historique : le « vinculum substantiale » d'après Leibniz et l'ébauche d'un réalisme supérieur. Paris, Éd. Beauchesne, 1930. Comme son titre le suggère, cet ouvrage exprime le souci de plus en plus fort qu'a Blondel de s'orienter vers un réalisme intégral. L'Être et les êtres développe l'ontologie impliquée dans le dernier chapitre de L'action.
[7] Ce texte a été réédité dans le deuxième tome de L'action de 1934, excursus n° 35.
[8] Six articles de janvier à juillet 1896. Rééd. dans Œuvres complètes, t. II, Paris, PUF, 1997, p. 97-173.