Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

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Philippe Bordeyne

Xavier Thévenot : la créativité de la théologie au service de la morale

La disparition récente de Xavier Thévenot, le 14 août 2004, est l'occasion de revenir sur l'œuvre de ce théologien moraliste français, qui a tellement marqué la scène catholique d'après Vatican II dans notre pays [1]. Car ce prêtre, salésien de Don Bosco, s'était constitué un véritable public, tant pour son enseignement oral que pour ses multiples articles, dont certains furent rassemblés en recueils traduits en plusieurs langues [2]. Lorsqu'on avait écouté l'une de ses conférences, suivi l'une de ses sessions pour novices ou pour séminaristes, on courait acheter son dernier livre, tant l'homme avait impressionné par son ouverture d'esprit, l'équilibre de son jugement, la profondeur de sa vie spirituelle et même par la vivacité de son humour [3] ! Obligé de faire des choix pour retracer l'itinéraire théologique d'une personnalité si appréciée, je m'expose à susciter des désaccords. Mais je crois l'exercice nécessaire car la pensée de Xavier Thévenot est subtile et exigeante. Par ailleurs, ses ouvrages, incontournables pour quiconque s'intéresse à la théologie morale francophone, sont d'accès moins facile qu'il n'y paraît quand on n'a pas suivi ses cours. Je voudrais donc resituer son œuvre au sein de la théologie morale post-conciliaire, en esquisser les lignes de force avant de dégager quelques tâches qu'elle nous lègue pour demain.

Un moraliste de l'après-Concile

Xavier Thévenot est né le 20 décembre 1938. Élève des salésiens de Don Bosco à Saint-Dizier (Haute-Marne), il fréquente leur patronage dans la même ville. Il y découvre la figure de Don Bosco, apôtre de la jeunesse, et fait l'expérience personnelle des fruits suscités par ce charisme dans la vie des jeunes de sa génération. Il en retire le goût de la pédagogie. Licencié ès sciences de l'université de Caen, il entre au noviciat en 1958 et devient religieux salésien en 1959. Il est ordonné prêtre à Saint-Dizier, le 21 décembre 1968. Un temps maître des novices de la province de France, il est orienté par ses supérieurs vers la théologie morale et prépare, sous la direction de René Simon, salésien comme lui, une thèse sur l'homosexualité [4]. Professeur à la Faculté de théologie de l'Institut catholique de Paris, il enseigne la morale fondamentale et la morale sexuelle en premier cycle, crée une spécialisation de théologie morale en deuxième cycle, anime des séminaires de troisième cycle et dirige plusieurs thèses [5].

Retenons qu'il exerce la théologie morale en milieu universitaire, en dialogue avec d'autres disciplines. Il apporte aux recherches communes son habitus du discernement éthique [6], mais il bénéficie en retour de la stimulation des biblistes, des historiens, des philosophes, des systématiciens ou des chercheurs en théologie pratique et catéchétique [7]. Confronté à des champs du savoir très divers, ce qui n'est pas pour déplaire à sa grande curiosité intellectuelle, il est conduit à réfléchir de manière critique sur sa propre pratique de moraliste et d'enseignant [8]. Professeur dans une université catholique, il est sollicité par de nombreux mouvements d'Église auxquels il consacre de précieuses journées de formation, mais aussi par la société civile qui l'interroge en tant que théologien catholique [9]. Retenons aussi que sa recherche est nourrie par son implication dans la formation des religieux, des religieuses et des prêtres, tant sous forme de sessions et de retraites que par l'écoute psychologique et l'accompagnement spirituel. En une époque troublée où les changements de société bouleversent les institutions ecclésiastiques (sacrement de mariage, vie religieuse, ministère presbytéral, sacrement de pénitence) et le rapport que tout le monde entretient avec sa propre sexualité, il s'efforce d'aider chacun à gérer sa vie affective de manière responsable et aussi humanisante que possible en fonction des engagements pris et des difficultés rencontrées. Sa thèse de doctorat sur les homosexualités masculines est incompréhensible sans cet arrière-plan ecclésial. L'abondant courrier reçu après une émission de télévision où il explique la position de l'Église sur l'homosexualité sans condamner les personnes, l'incite à lancer une vaste enquête auprès de chrétiens homosexuels pour mieux appréhender leurs difficultés. Certains lui reprochèrent de rester trop normatif mais il ne cessa de croire que la foi chrétienne pouvait aider à progresser dans la vie morale.

Le temps passé à l'écoute des personnes et à la vulgarisation de sa recherche illustre la manière dont ce théologien concevait sa mission d'enseignement. Dans la foulée du concile Vatican II, il s'appuya sur la vocation universelle des baptisés à la sainteté « chacun dans sa route » (Lumen gentium 11) pour les provoquer à réfléchir sur l'affectivité. Il comprit que, pour « proposer le salut à tous » (Gaudium et spes 1), l'Église catholique devait contribuer à la recherche éthique dans la société actuelle. Bien des questions semblaient totalement nouvelles, tant les mutations scientifiques et techniques avaient de répercussions en l'homme où « nature et culture sont si étroitement liées » (Gaudium et spes 53, 1). La psychanalyse avait rendu Xavier Thévenot sensible aux interactions entre désir et culture, ainsi qu'à la nécessité de réguler la violence de la sexualité. Il croyait en la puissance de transformation sociale du christianisme.

Une posture originale

Si la théologie de Xavier Thévenot est héritière de Vatican II, elle l'est autrement que la plupart des théologies morales de l'après-Concile. La pratique des sciences humaines dans une visée pastorale explique en partie cette différence, que certains ont du reste questionnée d'un point de vue épistémologique [10]. Il est vrai que l'appel conciliaire à se frotter aux sciences humaines en théologie était resté timide (Gaudium et spes 44, 2), bien que d'éminents évêques, comme le cardinal Döpfner, aient vu en la psychanalyse « un moyen efficace de recouvrer une liberté plus grande ainsi qu'un meilleur sens de la responsabilité et du péché [11] ».

La plupart des grands théologiens moralistes de l'après-Concile s'étaient formés avant. Même ceux qui furent experts à Vatican II vécurent la suite comme une conversion. Bernard Häring s'en explique dans le manuel révisé qu'il publie en anglais au début des années 1980 [12]. Jean-Marie Aubert était, comme les moralistes de sa génération, entré en théologie morale par la porte du droit canonique [13]. Dans sa somme de théologie morale, Servais Pinckaers reconnaît sa dette à l'égard du renouveau biblique de la théologie morale et consacre de nombreuses pages à l'enseignement moral du Nouveau Testament ou des Pères de l'Église [14]. Rien de tel chez Xavier Thévenot, sensiblement plus jeune, qui reçoit sa première formation théologique à l'époque du Concile. On ne trouve chez lui ni ample relecture de la morale biblique en dialogue avec les exégètes (il s'intéresse plutôt à l'anthropologie de la Genèse), ni réflexion de type juridique sur le droit et les institutions, ni commentaire approfondi de saint Thomas d'Aquin, ni reprise systématique de l'histoire de la théologie morale. Il connaît évidemment ces études, mais ses intérêts sont ailleurs.

Efforçons-nous de le situer face aux deux évolutions majeures de la théologie morale à l'échelle du xxe siècle :

-  elle passe des manuels de confesseurs, centrés sur le péché à éviter, à une quête du bien à accomplir qui renoue avec la tradition ascétique ;

-  la vérité morale n'est plus l'apanage des théologiens moralistes et du magistère : elle est désormais à découvrir par le peuple de Dieu tout entier [15].

Dans l'un et l'autre cas, X. Thévenot se situe de manière assez originale. Il s'inscrit bien sûr dans le courant d'un discours moral plus positif : « Il n'est de vie morale que basée sur un acte de foi. » (ERE, p. 16-17.) Mais, lucide sur les risques d'idéalisation, il pose la loi comme condition de possibilité de la confiance : « L'interdit du mensonge est le passage obligé d'une communication dans laquelle on se fie à l'autre. Autrement dit, l'aspect positif de cette interdiction est la possibilité de faire confiance. » À la suite du philosophe Éric Weil, sa définition de la morale intègre le drame : « La vie morale, c'est l'art de faire face à la violence et à la pression de l'absurde. » Thévenot ne se laisse pas séduire par la morale de l'option fondamentale. Il reste ferme sur le péché qu'il s'efforce de réinvestir théologiquement tout en le distinguant soigneusement de la faute morale et de la transgression (PQP, p. 65-70). À l'heure où la religion apparaît culpabilisatrice, il ancre le discernement moral dans une quête existentielle et spirituelle de la volonté de Dieu. Dès lors, l'ascèse renoue avec la mystique.

Face à la deuxième évolution, Thévenot est assurément convaincu que chaque baptisé contribue pour sa part à la découverte collective du bien, dans un monde de plus en plus complexe. Mais il admet peu d'étudiants laïcs en théologie morale. Il reste un enseignant, certes à l'écoute et pédagogue, mais soucieux de livrer une parole d'autorité, qu'il juge seule capable d'être authentiquement libérante. Qu'il soit exercé par des prêtres ou par des laïcs, l'enseignement de la théologie morale engage à ses yeux le service ecclésial de l'autorité qui, en régulant la compréhension de la vérité morale sous l'éclairage de la révélation, protège les personnes contre un rapport pervers à la loi.

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[1] Pour une présentation raisonnée de l'œuvre de Xavier Thévenot, voir les Mélanges que lui offrirent ses collègues de l'Institut catholique de Paris pour son soixantième anniversaire : Geneviève Médevielle et Mgr Joseph Doré (dir.), Une parole pour la vie. Hommage à Xavier Thévenot, Paris, Éd. du Cerf/Salvator, 1998, et notamment les contributions de François Bousquet, de Henri-Jérôme Gagey et de ses « héritiers » dans l'enseignement. Voir aussi : Joseph Doré, « Pour une éthique théologique de la sexualité humaine », Revue de l'Institut catholique de Paris, n° 11, juillet-août 1984, p. 13-37.

[2] Une première bibliographie complète, incluant même les interviews publiées, fut établie en 1998 par Hervé Giraud et Geneviève Médevielle (ibid., p. 309-326). Une version mise à jour est disponible sur le site de la revue en ligne de la Faculté de théologie de l'Institut catholique de Paris (www.catho-theo.net).

[3] À l'exception de sa thèse publiée (voir note suivante) et de La bioéthique, Paris, Éd. du Centurion, 1989 (désormais BIO), la plupart de ses ouvrages de théologie morale sont des recueils d'articles. Compter sur Dieu. Études de théologie morale, Paris, Éd. du Cerf, 1992 (désormais CSD) est le plus élaboré au plan systématique. Repères éthiques pour un monde nouveau, Mulhouse, Éd. Salvator, 1982 (désormais REM) le révèle au grand public, avec Les péchés, que peut-on en dire ?, Mulhouse, Éd. Salvator, 1983 (désormais PQP). On trouve des articles importants dans Les ailes et le souffle. Éthique et vie spirituelle, Paris, DDB/Éd. du Cerf, 2000 (désormais AES). Enfin, son livre d'entretiens avec Yves de Gentil-Baichis est une excellente introduction à sa pensée : Une éthique au risque de l'Évangile, Paris, DDB/Éd. du Cerf, 2000 (désormais ERE).

[4] Homosexualités masculines et morale chrétienne, Paris, Éd. du Cerf, 1985. Désormais HMC.

[5] Citons la thèse de Xavier Lacroix, Le corps de chair. Les dimensions éthique, esthétique et spirituelle de l'amour, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Recherches morales », Paris, 1992. Xavier Thévenot dirigea la collection « Recherches morales » avec Jean-Paul Durand et fut membre du comité de rédaction de la revue Le Supplément, qui devint ensuite la Revue d'éthique et de théologie morale « Le Supplément ».

[6] Voir sa contribution « Avortement et discernement chrétien » lors de la session organisée en janvier 1981 par le second cycle de théologie biblique et systématique de l'Institut catholique de Paris, dans Joseph Doré (dir.), Éthique, religion et foi, Paris, Éd. Beauchesne, coll. « Le point théologique » n° 43, 1985, p. 197-223.

[7] « L'éthique de l'acte de catéchèse. Éthique et fonctions du langage en catéchèse », dans La morale en catéchèse, Paris, Éd. Desclée, coll. « Cahiers de l'Institut supérieur de pastorale catéchétique » n° 2, 1988, p. 75-98.

[8] « L'influence dans un cours magistral. Réflexion éthique à propos d'un cours de morale sexuelle », dans X. Thévenot, J. Joncheray et alii, Pour une éthique de la pratique éducative, Paris, Éd. Desclée, 1991, p. 139-177.

[9] « Le malade alcoolique et la théologie chrétienne », Alcool et religion, CNDCA, 1985, p. 127-136 ; « Réflexions d'un théologien catholique », Génétique, procréation et droit, Arles, Éd. Actes Sud, 1985, p. 518-530.

[10] Servais Pinckaers, « Étude sur quelques publications de X. Thévenot en morale », Revue thomiste, XCIII, 1993, p. 463-477.

[11] Acta et Documenta Concilio Œcumenico Vaticano II Apparando, series II, vol. II, pars II, Typis Polyglottis Vaticanis, 1967, p. 57-96 (Session du 15 janvier 1962). Le P. de Montcheuil avait déjà fait valoir qu'il était possible aux chrétiens de distinguer entre la méthode clinique de la psychanalyse et sa vision de l'homme (Yves de Montcheuil, « Freudisme et psychanalyse devant la morale chrétienne », Études, 20 avril et 5 mai 1937).

[12] Bernard Häring, Libres dans le Christ, tome 1, Paris, Éd. du Cerf, 1998.

[13] Jean-Marie Aubert, Le droit romain dans l'œuvre de saint Thomas, Paris, Éd. Vrin, 1955 ; Loi de Dieu, lois des hommes, Tournai, Éd. Desclée, 1964.

[14] Servais Pinckaers, Les sources de la morale chrétienne, sa méthode, son contenu, son histoire, Fribourg, Éd. universitaires de Fribourg, 1985 ; « La Parole de Dieu et la morale », Revue d'éthique et de théologie morale, 200, mars 1997, p. 21-38.

[15] Peter Black et James F. Keenan, « The Evolving Self-Understanding of the Moral Theologian : 1900-2000 », Studia Moralia, 39, 2001, p. 291-327.

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