Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

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Philippe Jeammet

Réponses à 100 questions sur l'adolescence

Fr. Olivier Perru, f.e.c.

Paris, Éd. Solar, 2002. - (14x22,5), 272 p., 18,40 €.

Esprit et Vie n°106 - mai 2004 - 2e quinzaine, p. 30-31.

Le Pr. Philippe Jeammet, qui enseigne la psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, est psychanalyste. Dans ce livre, il s'adresse aux parents comme aux adolescents et il propose des attitudes et des réponses possibles face aux questions, voire aux troubles du comportement, manifestés par les adolescents. Signalons tout de suite une difficulté de cet ouvrage : les questions que posent les adolescents sont toujours abordées sous un angle psychologique, mais jamais sous leur aspect éthique. De ce fait, même si l'auteur insiste beaucoup sur la famille et sur la relation parents-enfants, les repères et les finalités morales qui structurent la personne humaine n'apparaissent pas ou peu. C'est là une carence grave.

Toutefois, l'auteur a le mérite de beaucoup dédramatiser les questions de l'adolescence. L'adolescence n'est pas un phénomène nouveau, ce qui est nouveau, c'est la sortie trop rapide de l'enfance et une fausse liberté, qui est, en réalité, un désir de ne pas dépendre des autres. Ainsi, l'adolescent risque de s'enfermer dans cette liberté illusoire, qui l'empêche de rentrer dans les nécessaires apprentissages de l'âge adulte. L'auteur insiste beaucoup sur le changement physique de l'adolescence, qui provoque une crise, laquelle n'est pas fatalement une crise majeure. Il s'agit de crise au sens de mutation, de changement dans la façon d'être à soi-même et au monde (voir p. 29). Heurté par ces mutations, l'adolescent vit alors des « conduites d'opposition » qui sont « une des formes privilégiées » d'un réaménagement de « l'espace familial » (p. 31). La transformation du corps favorise l'adoption de conduites qui sont à la fois des conduites à risque et des conduites d'opposition, mais aussi des découvertes parfois dangereuses. D'où un certain nombre de questions et de conseils précis.

Le lien parent-enfant est présenté avec beaucoup d'équilibre. Le principe est que « l'enfant, pour se développer, a besoin de relations privilégiées tout en s'ouvrant à un tiers et à la différence » (p. 94). Le « copinage entre la mère et l'adolescente » a des limites, notamment la mère freine « l'autonomisation » de sa fille si elle est trop présente (p. 106). Les grands-parents représentent souvent « une chance pour une famille », mais l'auteur souligne a contrario le risque de captation de leur part et l'éloignement conséquent d'un adolescent. La question de l'écart entre les centres d'intérêt et les modes de vie de générations trop différentes est peu abordée, mais elle est capitale. Entre grands-parents et petits-enfants, c'est évident aujourd'hui, mais même entre parents et enfants. La tendance des adolescents à vivre entre eux n'est pas que d'ordre psychologique, elle est aussi liée à la perméabilité plus grande des jeunes aux innovations technologiques et autres, et aux modes de vie qu'elles impliquent.

Les conduites à risque énumérées sont principalement la violence, les relations sexuelles précoces, l'usage de drogues, l'alcool, ou même l'inversion du rythme biologique. Actuellement les adolescents violents sont une réalité. Le « caractère de plus en plus précoce de la puberté et l'accroissement de la taille des adolescents » (p. 120), dont certains ont, à quinze ans, un corps d'adulte, tout cela va dans le sens de l'extériorisation possible d'une violence. Mais le facteur principal est l'angoisse, liée parfois à un manque de dialogue, mais aussi à un manque de repères et de transcendance dans l'existence. On ne saurait être d'accord avec une explication uniquement psychologique selon laquelle « la perte de contrôle interne se double d'un tabou, celui du respect pour les parents » (p. 120). Or, justement, ce n'est pas un tabou au sens freudien, c'est une réalité morale et la « réponse des parents » capables de poser des valeurs et des limites » est essentielle (p. 121). On regrette que ce discours ne comporte ni une plus grande fermeté morale, ni une ouverture spirituelle.

La consommation de cannabis est devenue, malheureusement, une réalité. On ne peut pas considérer avec l'auteur que ce n'est pas un drame, et que tout dépend de la quantité consommée (voir p. 178). À lire le texte, on croirait presque qu'il est mieux de consommer du cannabis que de l'alcool ! Face à cela, la réaction des parents est surtout placée dans le « climat de confiance » familial (p. 179). On doute de l'efficacité éducative de ce discours ! De même, les relations sexuelles précoces sont uniquement vues par rapport à l'équilibre psychologique de l'individu et de la famille. On se contente de dire que « les parents peuvent aider l'adolescent à se montrer prudent et à ne pas adopter trop aisément, comme s'ils étaient naturels et sans incidences, des comportements qui ne le sont pas » (p. 140) et « Poser quelques limites acceptables devrait suffire ». Bref, pour Ph. Jeammet, c'est un oui sans beaucoup de réserves à la sexualité adolescente à condition que soient remplis les présupposés psychologiques habituels : autonomie, minimum de maturité, équilibre, efficacité du travail scolaire et des autres apprentissages.

Malgré quelques remarques intéressantes, ce livre est significatif d'un transfert de valeurs de la morale vers la psychologie. Là où, il y a trente ou quarante ans, on aurait insisté sur l'autorité comme facteur structurant de passage à l'âge adulte et sur l'observation de règles morales et sociales considérées comme garantes de la qualité de la vie et du bonheur, on parlera surtout aujourd'hui d'autonomie, d'adaptation à l'environnement, d'efficacité dans le travail, comme si c'était l'essentiel. C'est vrai, un adolescent ayant eu une éducation très morale n'est pas forcément très autonome ni très à l'aise dans la société actuelle. Et alors ? Que faut-il préférer, une autonomisation psychologique et sociale rapide à tout prix ou une structuration personnelle dans des valeurs qui, elles, touchent à la finalité de l'existence ? En bref, le contenu de ce livre n'a rien d'étonnant aujourd'hui, mais c'est parfois son conformisme psychologique et social qui inquiète (malgré, redisons-le, des passages pertinents).

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