Revue catholique de formation permanente
La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…
Raimon Panikkar
La Trinité. Une expérience humaine primordiale
Fr. Laurent Lemoine, o.p.
Traduit de l'espagnol par Jacqueline Rastoin, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Parole présente », 2003. - (13,5x19,5), 128 p., 15,00 €.
Esprit et Vie n° 105 - mai 2004 - 1e quinzaine, p. 29-30.
Traduit de l'espagnol, ce bref ouvrage rassemble quelques-unes des intuitions les plus fortes du théologien Raimon Panikkar, installé en Inde depuis 1954. Depuis 1966, où il devient professeur à Harvard, il se partage entre les États-Unis et l'Inde.
Selon la volonté même de son auteur, ce livre ne se présente pas comme un traité du Dieu un et trine, mais plutôt comme une méditation à travers laquelle il transmet ses convictions. Contrairement aux théologiens qui estiment que la Trinité est le cœur de l'identité chrétienne, R. Panikkar affirme que la Trinité n'est pas « un monopole chrétien » (p. 11) mais qu'elle représente la « culmination d'une vérité qui pénètre tous les domaines de l'Être et de la conscience » (p. 21-22). C'est ainsi que l'auteur croit pouvoir prôner une « déhistoricisation du message chrétien » (p. 14) afin de n'enfermer la Trinité dans aucun particularisme religieux, c'est-à-dire aucune « forme sociologique », aucun « vêtement » (p. 29) endossé selon la conjoncture d'une époque donnée.
On retrouve, sous la plume de R. Panikkar, l'idée clairement assumée que la Trinité immanente (telle qu'elle est en elle-même) n'est pas différente de la Trinité économique (telle qu'elle se révèle).
La méthode de réflexion de l'auteur consiste à repérer dans les religions ou traditions orientales ce qui peut aider à approfondir notre compréhension de la Trinité : « si par impossible, on parvenait à prouver l'existence de brahman, le résultat de cette démonstration ne pourrait être par définition, ni brahman, ni la divinité. À proprement parler, on ne peut pas non plus prouver "Dieu" » (p. 64-65).
R. Panikkar repère trois formes possibles de spiritualité : ce qu'il nomme « l'iconolâtrie », typique selon lui de l'ancien Israël, qui se trouve être « l'attitude primordiale de l'homme face à la divinité ou au mystère » (p. 39), le personnalisme auquel le christianisme a été identifié et, enfin, le mysticisme que l'auteur décrit à l'aide du quatrième état de conscience de la Mândûkya Upanishad.
La méditation du théologien Panikkar le conduit à de magnifiques développements sur les relations intratrinitaires évoquées grâce à la triade je-tu-il. Elle le mène simultanément à des formulations audacieuses, qui, même si elles puisent dans le donné chrétien traditionnel - notamment saint Augustin ou saint Thomas - ressortissent de propositions contestables en matière de dialogue avec les autres grandes religions du monde. Il est bien possible que « dans la Trinité s'effectue une véritable rencontre des religions » (p. 75) qui ne soit ni fusion, ni dilution, mais qu'entend-on au juste par fécondation mutuelle des différentes attitudes spirituelles (p. 75) à laquelle ladite rencontre est censée aboutir ? Cela ne procède-t-il pas d'un dépassement manquant un peu de rigueur des prétendus particularismes historiques ? En outre, si l'on peut parfaitement admettre que le Christ soit présenté comme le Médiateur « entre le divin et le cosmique », faut-il pour autant se satisfaire sans plus d'explication d'une équivalence comme celle-ci : « il est ce médiateur que d'autres religions appellent Ishvara, Tathâgata » (p. 87) ? Raimon Panikkar souhaite parvenir, selon ses propres termes, à une « synthèse » des attitudes spirituelles issues des « possibilités trinitaires des religions du monde », mais la récapitulation qu'il appelle de ses vœux correspond-elle vraiment à semblable synthèse ? Poser ce genre de question n'a rien à voir avec un quelconque esprit sectaire ou exclusiviste (p. 90), mais essaie de s'arrimer à une théologie de la Révélation judéo-chrétienne plus proche de l'enseignement du dernier Concile.
Les questions soulevées n'ont pour but que de nourrir le dialogue avec une pensée forte et stimulante, celle d'un théologien très conscient de la nouvelle situation - particulière - du christianisme parmi les religions d'un monde qui tente de « se spiritualiser » comme il peut après avoir rejeté, en Europe occidentale en tout cas, le christianisme comme religion instituée. L'auteur prend acte de ce kairos contrairement à des penseurs qui cultivent encore le mythe de l'âge d'or. Il convient simplement de débattre avec lui.
C'est pourquoi on ne peut que recommander la lecture très savoureuse de cette belle méditation, notamment le deuxième chapitre qui apparaît comme un mini-traité de la Trinité pouvant se lire patiemment, pédagogiquement, ligne à ligne, pour mieux entrer dans la contemplation du mystère trinitaire.