Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

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Marcel HÉNAFF

Le prix de la vérité, Le don, l'argent, la philosophie

P. Pierre Gire

Paris, Éd. du Seuil, 2002. - (14x20,5), 560 p., 26,00 €.

Esprit et Vie n°102 - mars 2004 - 2e quinzaine, p. 31-32.

Trois parties thématiques composent ce volume :

1. figures de la vénalité,

2. l'univers du don,

3. la justice dans l'échange et l'espace marchands.

Une riche bibliographie et des index de noms propres et de concepts achèvent cette longue et patiente étude.

M. Hénaff inaugure son ouvrage par une réflexion sur le rapport entre la philosophie et l'argent dans la Grèce de Platon où les sophistes se font marchands du savoir. Platon et Aristote résistent à la « marchandisation » de la vérité. Il est vrai que la philosophie a perçu dans l'argent la présence d'une puissance d'aliénation en raison de son pouvoir illimité de traduction (voir K. Marx) : domination exercée sur la valeur, sur la relation, sur le temps… Y a-t-il des sphères de réalité qui résistent à la capacité d'appropriation de l'argent ? Dans l'Antiquité, Socrate s'est dressé contre les sophistes au nom de la gratuité de la philosophie manifestée comme recherche de la vérité dans la liberté de l'esprit en charge de l'universalité de la pensée. La philosophie est un service divin. Mais les Sophistes vont réussir à imposer l'abandon du modèle initiatique de la connaissance au profit d'un programme de formation rémunéré. Ainsi progressivement en Occident, le commerce (représenté par la figure du marchand) acquiert sa légitimité idéologique. Son utilité publique soutient sa considération intellectuelle. Le Moyen Âge et la Réforme insistent sur le lien positif entre le travail et le commerce sans pour autant cesser de s'interroger sur la nécessité d'un contrôle des échanges et de penser la redoutable question du profit (une chose « contre nature » aux yeux d'Aristote !).

Dans la Grèce de Socrate, de Platon et d'Aristote (en contradiction avec les sophistes), le savoir n'est pas mesurable et la relation maître-disciple reste fondée sur la gratuité de l'échange. Seule est acceptée la réciprocité du don cérémoniel (don/contre-don) où s'exprime la reconnaissance mutuelle des sujets. La question du don reste complexe. Sans doute, pour comprendre en profondeur le don cérémoniel, devons-nous éviter les écueils des interprétations économiste et éthique. M. Mauss a reconnu dans le don cérémoniel un « fait social total » (nécessité de la réciprocité). Le don cérémoniel est institué et le bien échangé demeure symbolique. Probablement a-t-il une universalité dans les sociétés humaines en raison même de la problématique d'alliance qui le sous-tend. En relation avec la réalité du don cérémoniel doit être envisagée la question du sacrifice dans certaines formes de société. Le sacrifice, envisagé hors de tout pathos sacrificiel, se présente, en sa nécessaire relation triadique (le sujet, le vivant sacrifié, la divinité), comme un processus symbolique dont on sait les fonctions essentielles : donner pour solliciter une réponse, communiquer avec le monde divin, séparer les ordres de réalité, réaliser un nouvel être-au-monde. Dans le sacrifice est inscrite la dette symbolique eu égard au don originaire, ce qui sous-tend une problématique de la réciprocité.

Mais la modernité semble avoir bouleversé la logique institutionnelle du sacrifice en cours dans les sociétés archaïques et traditionnelles. La généralisation du pouvoir de l'argent et le développement de l'État abstrait ont détourné le sens du don et de la dette portant sur les biens de la vie et l'ordre du temps. La logique du don cérémoniel s'estompe, confortée en son effacement par l'insistance éthique du stoïcisme sur le don pur (sans espoir de retour) et par la reconnaissance chrétienne de la Grâce divine comme seul véritable don. Donner sans retour, c'est ressembler à Dieu. Sans doute est-ce important pour le soutien de la fraternité humaine. Mais avec la « disparition » du don cérémoniel, la relation marchande augmente sa propre puissance d'évaluation ; l'argent s'offre comme substitut universel permettant la possibilité de l'objectivité dans l'échange (la mesure). Il est médiateur des relations humaines qu'il transforme par sa puissance dans une logique du contrat. Avec le salariat, il devient « outil de la liberté » contre des formes réelles d'aliénation (voir Simmel). Montesquieu a insisté sur le lien du commerce, de la communication et de la paix entre les hommes, ce que le Siècle des Lumières n'a pas condamné en soutenant l'importance pour toute civilisation, d'un commerce des idées enfin rendu possible par l'imprimerie qui met sur le marché les productions intellectuelles. Ainsi dans les sociétés industrialisées, il reste que la sphère économique ne cesse d'empiéter sur toutes les autres sphères d'existence et d'activité. L'échange marchand, en sa généralisation toute puissante, risque de faire oublier ce qui est exigé dans le don cérémoniel, à savoir le sens irréductible du rapport à l'altérité d'autrui.

Le livre de M. Hénaff est d'une extraordinaire richesse intellectuelle. Nous n'avons fait ici que suggérer certaines de ses multiples thématiques autour de ces questions fondamentales que sont celles du don, de la dette, de l'argent, de l'institution et de la relation humaine dans une véritable histoire culturelle de l'Occident. L'ouvrage mérite d'être lu et relu, d'alimenter des débats et de soutenir des échanges. La réflexion qu'il apporte reste d'une rare qualité.

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