Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

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Michel Leplay

Charles Péguy

Sr Cécile Rastoin, o.c.d.

Paris, Éd. Desclée de Brouwer, 1998. – (12x19), 200 p., 14, 94 €.

Esprit & Vie n°62 / juillet 2002 - 2e quinzaine, p. 26-27.

Entouré par l’affection de sa mère et de sa grand-mère, le jeune Charles PÉGUY mène une vie pauvre et studieuse, accueillant, selon son expression, les enseignements des instituteurs comme des curés, forgeant son âme avec ses deux maîtres : Victor HUGO et son « alexandrin impérial », MICHELET et sa « France historiale » (p. 157). À dix-sept ans, il abandonne progressivement les sacrements, se passionne pour l’histoire et la philosophie. Brillant et persévérant, il entre à l’École normale, rue d’Ulm. Là, en 1895, il entre en socialisme comme on entre en religion : un engagement entier, militant, fervent. À son programme, outre une éducation égale pour tous, système « où les différences ne seront commandées que… par les différentes aptitudes individuelles des élèves » (De la cité socialiste [1]), figure aussi une réduction du temps de travail. Il rêve de la Cité harmonieuse où tous ont droit de cité « puisqu’il ne convient pas qu’il y ait des hommes qui soient des étrangers » (I, 57).

Son rêve de fraternité va se heurter de plein fouet à la réalité. En 1886 a paru La France juive d’Édouard DRUMONT. En 1894, le capitaine DREYFUS est arrêté : c’est la première grande bataille de PÉGUY, avec son ami Bernard LAZARE. Un combat de fraternité, qui va l’amener à développer sa pensée sur le peuple juif, avec une sympathie, une lucidité, qui annoncent l’aurore de Vatican II. « Je connais bien ce peuple. Il n’a pas sur la peau un point qui ne soit douloureux… » (III, 53).

« Encombré de puretés impossibles » (p. 89), Péguy se distancie progressivement d’un certain socialisme « intellectuel et parlementaire » (p. 86). En 1904, il rompt avec JAURÈS. Absent désormais des Cahiers de la quinzaine devenus l’organe du « parti Péguy » (selon le mot d’humour de leur éditeur), JAURÈS fonde L’Humanité… PÉGUY exerce sa plume mordante et gourmande de néologismes sur le problème « de la grippe » politique : « Nous, quand un parti est malade, nous nous gardons soigneusement de faire venir les médecins : ils pourraient diagnostiquer les ambitions individuelles aiguës, la boulangite, l’unitarite, l’électolâtrie, mieux nommée ainsi : électoroculture… » (I, 406. Voir De la grippe, Encore de la grippe, Toujours de la grippe). Il y reviendra dans Notre jeunesse : « Tout commence en mystique et finit en politique… Mais quand on voit ce que la politique cléricale a fait de la mystique chrétienne, comment s’étonner de ce que la politique radicale a fait de la mystique républicaine ? » (III, 20 et 21).

Son style, si réfractaire aux citations, aux hâtes du lecteur, nous fait aller au rythme de la terre avec la patience des mots « répétés et retournés comme les mottes de terre d’un labour » (p. 165) et son évolution spirituelle n’a pareillement rien d’un brusque raz-de-marée, d’une conversion soudaine, elle tient plutôt de la lente maturation de la graine qui germe et se fraie un passage dans une terre bien travaillée. C’est au creuset de la pauvreté, matérielle, affective (avec son amour renoncé pour Blanche RAPHAËL), spirituelle (puisqu’il doit s’arrêter à cause de sa situation familiale aux portes de l’Église) que PÉGUY vit la maturation de sa foi neuve, la mue de sa foi d’enfant enfouie en foi d’adulte épanouie : « il faut être plus que patient, il faut être abandonné » (Lettre du 22 août 1913). Dans Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910) et les grandes œuvres qui vont suivre, PÉGUY trouve un style, non pas converti, mais transfiguré par sa foi. Par la puissance de mystère qui se dégage de la déferlante de son style, de ces vagues de mots jamais identiques et pourtant semblables, comme le flux de la marée qui sculpte les rochers, il nous fait embrasser toute l’histoire de France, toute l’histoire du salut. Il aura anticipé les théologies de l’espérance et les intuitions modernes sur la faiblesse de Dieu (p. 174). Si CLAUDEL est le chantre d’un catholicisme de Contre-Réforme, PÉGUY est un chrétien médiéval, selon le mot de Daniel HALÉVY (cité p. 140).

Chrétien médiéval, mi-paysan mi-chevalier. La guerre de 1914 le fauchera comme tant d’autres sur les plaines françaises qu’il avait su si bien chanter.

« Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu Et les pauvres honneurs des maisons paternelles… » (IV, 1028).

Chevalier de l’honneur jusqu’au bout, lui qui écrivait : « L’honneur c’est la poésie du devoir » (Journal d’un poète). Il ne sera jamais à la mode celui qui fut tant victime d’annexions partiales et réductrices, mais il reste toujours d’actualité, en politique comme en théologie, puisque le temporel et le spirituel ne sont pas à séparer. Plus que jamais d’actualité, ce conseil d’un authentique républicain : « Si le modernisme est un système de complaisance, la liberté est un système de respect » (III, 828). Le livre de Michel LEPLAY sera précieux à qui voudra retrouver la saveur d’un inclassable et mystique « mécontemporain [2] » plus que jamais d’actualité…

[1] Les œuvres de PÉGUY sont désormais disponibles en quatre tomes aux Éd. La Pléiade, une nouvelle édition du tome des Œuvres poétiques complètes (1975) est en cours de préparation. Les références sont ainsi données : désignation du tome, puis de la page (le tome IV désignant la poésie). Ici : I, 35.

[2] Encore un néologisme de PÉGUY que A. FINKIELKRAUT a repris comme titre de l’ouvrage qu’il lui a consacré : A. FINKIELKRAUT, Le Mécontemporain, Paris, Éd. Gallimard, 1991.

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