Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

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Paul VALADIER

Morale en désordre, un plaidoyer pour l'homme

Fr. Luc-Thomas Somme, o.p.

Paris, Éd. du Seuil, 2002. - (14x20, 5), 224 p., 18,00 €.

Esprit et Vie n°98 - janvier 2004 - 2e quinzaine, p. 30-32.

Paul Valadier, jésuite, professeur de théologie au Centre Sèvres et à l'Institut catholique de Lyon, ancien rédacteur en chef des Études, conteste l'opinion selon laquelle notre époque pourrait être pertinemment caractérisée par un effondrement de la morale. Il observe, au contraire, l'émergence d'un véritable nouvel ordre moral, étayé sur les droits de l'homme, la liberté, la démocratie, valorisant la communication comme le lieu de formation des consensus éthiques. Un détournement de sens sur la dignité humaine, et plus radicalement sur la notion même de personne, est ainsi induit à l'occasion des choix provoqués par l'éthique biomédicale.

On constate à notre époque un certain désordre des pratiques. Il s'agit tout d'abord de prendre conscience de l'ampleur des problèmes. La morale vit dans l'inconfort, confinant au paradoxe, de devoir apporter des jugements, recourir à des principes pérennes appliqués toutefois à une réalité profondément immergée dans l'histoire. Il en résulte des antinomies quant aux appréciations que l'on peut porter, par exemple, sur l'opportunité de la mondialisation.

La responsabilité à l'égard de l'environnement renvoie à une nécessaire solidarité de nos contemporains à l'égard du cosmos, des générations à venir et de l'humanité actuelle. Les théories morales traditionnelles, qu'elles relèvent de catégories aristotéliciennes, du souci de soi ou de l'altérité (dans la ligne de Levinas) risquent de peiner à fonder pareil faisceau de responsabilités. En outre, la situation est rendue d'autant plus complexe que des « phénomènes pervers » affectent nombre de décisions. L'ignorance des causes de celles-ci peut être illustrée par ces bouleversements apportés à notre vie à l'occasion de l'introduction de la contraception ou de l'invasion d'Internet, événements dont l'impact sur la société semble déborder considérablement ce qu'on pouvait en prévoir ou en vouloir. À l'ignorance des causes vient s'ajouter une imprévisibilité des effets, accrue par la pression de l'urgence de nouvelles décisions alors même que manquent les vérifications de la pertinence des précédentes. L'utilisation dans l'alimentation d'organismes génétiquement modifiés, la promotion de pédagogies actives, l'émancipation féminine, l'aide sociale aux chômeurs sont ici cités comme exemples de décisions sur lesquelles pèse l'interrogation d'une possible contamination de l'effet louable directement voulu par d'autres effets, latents et négatifs. En guise de solution à cette ampleur des problèmes, on ne trouve qu'un préoccupant empirisme des solutions. Les imprévoyances liées aux épidémies (sang contaminé, vache folle, fièvre aphteuse, etc.) manifestent, par exemple, une irresponsabilité partagée par les politiques de tous bords, non moins que par les techniciens et scientifiques. L'appel à l'opinion peut, quant à lui, relever d'une attitude démagogique, d'un alignement sur quelques groupes de pression, voire d'une manipulation délibérée des esprits. L'appel à suivre les évolutions sociales, enfin, réduit le droit à un conformisme qui renonce à la prescription d'un devoir-être pour s'aligner sur ce qui se fait, non si innocemment que cela d'ailleurs. Il n'en résulte pas de vide éthique mais l'apparition occulte d'un nouvel ordre moral, libertaire, qui n'est en rien la restauration des valeurs d'antan. Dans la postérité de Mai 68, il repose sur les thèses d'une société non répressive, selon Herbert Marcuse, d'une émancipation sexuelle, selon Wilhelm Reich, et d'une critique des pouvoirs, selon Michel Foucault. Ce nouvel ordre moral à finalité émancipatrice ne répugne paradoxalement pas à user ni de la contrainte de la loi et des interdits ni à des rapports cachés de pouvoirs, comme ceux des médias ou de groupes de pression, dont les opinions affichées déguisent mal d'indéniables intérêts financiers. Il procède à des détournements de sens, comme celui de la référence aux Droits de l'homme, à ses fins libertaires et excelle à manier l'euphémisme pour rendre plus acceptable ses options, censées indiscutables. L'apparent empirisme éthique procède ainsi en fait d'une idéologie libertaire bien organisée, qui n'est pas sans susciter quelque inquiétude morale par son caractère indifférent, voire impitoyable à l'égard des faibles.

Au désordre des pratiques correspond un désordre des pensées. On le constate, en France, par les incohérences et les ambiguïtés manifestées par le Comité consultatif national d'éthique en certains de ses avis, comme celui sur l'euthanasie, et par des décisions de la Cour de Cassation, comme le fameux « arrêt Perruche ». Le rempart constitué par ces institutions éthiques et juridiques est en fait fragilisé par l'influence de certains courants philosophiques en vogue. L'Allemand Peter Sloterdijk, tout d'abord, dans une pensée obscure et sciemment contradictoire, fait suivre sa vive critique de l'humanisme de la modernité de considérations provocatrices sur la domestication et la sélection du « parc humain ». L'Australien Peter Singer s'inscrit dans le courant utilitariste. Il valorise l'intérêt de la sensibilité et fait du refus de la souffrance un critère éthique, tant à l'égard des hommes que par rapport aux animaux. Il ne répugne pas à requérir un respect plus grand pour l'animal souffrant que pour certains humains n'ayant pas encore ou plus la conscience de soi. Rorty, enfin, par ethnocentrisme culturel, refuse de penser l'humanité sous l'angle de l'universel et ne voit de vérité morale que pragmatiquement et culturellement limitée.

Par rapport à ces diverses dérives, le rempart du droit apparaît lui-même menacé. Il l'est par la pression d'un individualisme qui sollicite une adaptation de la loi aux faits, quant à l'euthanasie par exemple. Il l'est aussi par le positivisme juridique qui élude les fondements moraux des normes. L'auteur se fait aussi critique à l'égard de ce qu'il voit dans l'enseignement du pape Jean-Paul II comme une moralisation du droit. Il dit préférer une éthicité de ce même droit, c'est-à-dire la mise en exergue des valeurs qui le sous-tendent, sans pour autant, identifier le légal et le moral, étant d'ailleurs entendu que la loi doit parfois savoir tolérer certains maux.

Le recours au concept de personne, malgré son poids historique et son fécond emploi par la morale kantienne, apparaît aussi désormais comme fragile, voire même ambigu. Il peut, en effet, être relativisé au nom même de l'histoire ; il se prête à une géométrie variable et surtout, en caractérisant rationnellement la personne pour l'exalter, il expose tous les individus dépourvus de ces caractéristiques de conscience, de liberté, etc., à être exclus des droits que l'on prétend reconnaître et garantir. Telles sont les apories de la pensée de l'Américain Engelhardt ou de l'éthique de la communication d'Habermas et Appel. À une morale déduite d'un tel concept « anthropologiquement correct », l'auteur oppose une approche relationnelle de la dignité humaine et une morale de solidarité et de bienveillance. À cela peut aider un christianisme humaniste, épuré de tout soupçon d'anthropocentrisme.

Cet ouvrage, lucide et souvent inquiet, entend faire œuvre de vigilance intellectuelle face aux dérives des idées et des pratiques. Il le fait avec perspicacité et non sans courage, en s'attachant à montrer l'envers subreptice et funeste de thèses ou comportements désormais installés. Il ne procède pas de quelque polémique nostalgique mais critique, au sens le plus propre et le meilleur du mot, certaines limites de la modernité. Son public gagnera à posséder quelque culture en histoire de la philosophie, mais l'essentiel du propos, c'est-à-dire le constat factuel, sinon l'analyse des causes, reste largement accessible à un grand nombre. Peut-être le poids de la critique semble-t-il peser plus lourd que celui de la proposition, mais le but est atteint de produire « un plaidoyer pour l'homme » et l'on peut gager que Paul Valadier aura à cœur de poursuivre sa réflexion et d'en livrer de nouveaux fruits.

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