Revue catholique de formation permanente
La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…
Olivier Perru
Travail et flexibilité
L'ensemble de cette étude porte sur le livre de Richard Sennett, Le travail sans qualités. Conséquences humaines de la flexibilité. Traduction française de Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Éd. Albin Michel, 2000. - (14,5x22,5), 220 p., 14,50 €. À partir de cet ouvrage très actuel, cette analyse développe quelques réflexions sur le thème de la flexibilité, en l'adaptant à la situation française.
Esprit & Vie n°79 / avril 2003 - 1e quinzaine, p. 13-16.
Le monde connaît de grandes mutations. Le travail change lui aussi. Une grande flexibilité a été introduite. Est-elle au service de l'homme ? Est-elle au service de la rentabilité ? Quels sont ses effets ? On pressent qu'on ne peut pas figer les schémas et que cette « souplesse » s'impose à toutes les structures, y compris à l'Église.
Un sociologue américain réputé, Richard Sennett, a publié, en 1998, un ouvrage intitulé The corrosion of character. The personal consequences of work in the new capitalism [1]. La traduction littérale du titre publié aux États-Unis donnerait : « La corrosion de la volonté. Les conséquences du travail pour la personne humaine dans le nouveau capitalisme ». Elle semble révélatrice de l'intention de l'auteur qui cherche à montrer combien les nouvelles formes de capitalisme peuvent avoir des conséquences désastreuses pour la structuration des personnes et des groupes sociaux (familles, collectivités locales, associations, entreprises…). Mais, le titre français donne aussi et plus explicitement, le point de départ de l'œuvre de Richard Sennett, qui est l'analyse de la flexibilité dans le monde des entreprises. C'est à partir de la flexibilité que l'auteur examine la déqualification du travail que cela entraîne et les conséquences humaines.
Ce livre se divise en huit chapitres qui proposent un parcours très concret à partir d'expériences contemporaines de la flexibilité du travail.
Dans le premier chapitre, « Dérive » (p. 14-38), l'auteur met en scène un père d'origine italienne et son fils, vivant aux États-Unis et qui sont caractéristiques de l'attitude de deux générations successives face au monde du travail. L'auteur insiste alors sur le passage d'un « usage rationalisé du temps » (p. 15) à « l'instabilité » érigée en norme (voir p. 37). Il y a dérive dans la mesure où l'attitude de la génération actuelle de cadres s'avère complice (volontaire ou contrainte ?) des normes de comportements imposés par le néocapitalisme dans les entreprises. Ainsi, en particulier aux États-Unis, il en va « de la survie professionnelle » (p. 30). Mais la dérive réside d'abord dans le fait que ces normes portent essentiellement sur une adaptabilité à court terme à des situations temporaires et successives. Ces normes sont sans fondement réel et sans finalité. Elles s'inscrivent dans un fonctionnement en réseau et se ramènent finalement à la capacité de chacun à intégrer ses activités dans un réseau censé changer, et donc se reconstruire en permanence. La norme est donc dans la relation et finalement dans « l'instabilité » (p. 37). Dans une telle mentalité, celui qui est considéré comme incapable d'adaptation par rapport au mode de fonctionnement des autres, est condamné d'avance. Comme le montre l'auteur, un autre aspect de la dérive est l'extension de cet état de fait aux individus et à leur vie privée, la frustration la plus grave étant sans doute l'absence de finalité. Richard Sennett écrit à ce sujet : « La corrosion du caractère en est peut-être une conséquence inévitable. Le "pas de long terme" désoriente l'action à long terme, distend les liens de confiance et d'engagement et dissocie la volonté du comportement » (p. 38). Ainsi, loin d'être le fruit d'un acte de volonté, comme on le croit souvent à tort, la souplesse et l'attitude flexible face aux changements professionnels peuvent entraîner un affaiblissement du caractère (et rajoutons-le, une dissolution des valeurs qui demandent d'être vécues dans des repères temporels).
Le second chapitre (p. 39-59) s'intitule « Routine » et il cherche à analyser la valeur ou la non-valeur d'activités reproductibles. Richard Sennett s'étend assez longuement sur la présentation que fait Diderot dans l'Encyclopédie, de la papeterie de Langlée, près de Montargis. Dans cette papeterie domine une rationalisation du travail qui se fait sur le modèle de l'ordre imposé aux choses et aux mécanismes par l'esprit de l'homme en vue de l'avantage commun de tous ceux qui vivent dans la manufacture. C'est donc un exemple qui illustre bien le xviiie siècle français, dans sa volonté de maîtrise des conditions quotidiennes et des rythmes de vie. « Le secret de cet ordre industriel, écrit Richard Sennett, réside dans la précision des routines » (p. 42). À l'inverse, « pour Adam Smith, ces images d'évolution ordonnée, de fraternité et de sérénité, représentent un rêve impossible. La routine émousse l'esprit » (p. 43-44). Il est extrêmement intéressant de s'arrêter un instant sur ces deux attitudes totalement opposées, d'un philosophe français et d'un économiste anglais au xviiie siècle : d'un côté, la répétition des tâches dans un ordre productif construit à la fois les hommes et la société ; d'un autre point de vue, pour Adam Smith, « la routine devient autodestructrice » (p. 46), et l'organisation rationnelle de la production est humainement désastreuse (p. 45). Que veut donc dire Smith ? Tout simplement que la division du travail - dans la perspective de laquelle l'auteur situera la « taylorisation » des usines Ford, dans les années 1910 - réduit l'ouvrier à l'accomplissement d'une activité précise, et que l'abrutissement qui s'ensuit est une conséquence plus sensible dans l'entreprise que la réalisation d'un ordre pacifié et fraternel au sens de Diderot. Mais Adam Smith croyait aussi que certains, les marchands, étaient davantage stimulés par la liberté et par les changements propres au monde économique et par la concurrence. R. Sennett campe le cadre d'un dialogue fictif entre Diderot et Smith, pour faire comprendre l'émergence de la question postmoderne de la flexibilité. Face à la routine et à ce qui sclérose tout effort de rationalité (c'est-à-dire l'administration bureaucratique), « nous pouvons aussi croire aux vertus de spontanéité. Toute la question est alors de savoir si la flexibilité, avec tous les risques et toutes les incertitudes qu'elle implique, remédiera au mal humain qu'elle prétend éliminer. À supposer même que la routine ait un effet pacifiant sur le caractère, comment la flexibilité peut-elle faire un être humain plus engagé ? » (p. 59).
Le chapitre III, « Flexible » (p. 60-85), développe ce problème de la nature et des conséquences de la flexibilité. Au-delà de Smith, c'est John Stuart Mill qui est convoqué pour associer la flexibilité « aux vertus des entrepreneurs » (p. 61). Et l'auteur ajoute : « Pour Mill, notamment, la flexibilité du comportement est source de liberté personnelle » (p. 61). Mais aujourd'hui, c'est le changement comme absolu que l'on a retenu des œuvres des économistes et des philosophes des xviiie et xixe siècles. Cet absolu du changement s'exprime, entre autres choses, dans la réorganisation « discontinue » des institutions (p. 62-68) et dans la flexibilité de la production (p. 68-74), qui sont généralement envisagées en vue d'une meilleure rentabilité. Derrière le mot « changement », il faut comprendre qu'il s'agit d'une évolution au sens où cette évolution procède d'un préjugé de progrès nécessaire. Le « modèle anglo-américain » (p. 71) de l'économie politique actuelle envisage celle-ci comme étant à la source de toute norme, et donc de la flexibilité comme de la rentabilité. « Tandis que le modèle rhénan » - ce serait le modèle d'économie politique de la plupart des pays d'Europe de l'Ouest, sauf l'Angleterre - « insiste sur certaines obligations des institutions économiques envers le système politique, le modèle anglo-américain insiste sur la subordination de la bureaucratie à l'économie et il se montre donc prédisposé à desserrer les mailles du filet de sécurité » (p. 71). L'auteur se réfère ici à Michel Albert (Capitalisme contre capitalisme, Paris, Éd. du Seuil, 1998) et c'est très éclairant quant à la différence entre l'attitude française et l'attitude anglo-américaine sur le problème de la flexibilité. L'ordre qui subsiste entre l'économique et le politique, maintient dans les pays européens une certaine idée du Bien commun, et donc subordonne la production flexible à des contraintes sociopolitiques ; mais jusqu'à quand, dans la mesure où « les systèmes de protection sociale […] y freinent la création d'emplois ».
Le chapitre IV (p. 86-103) considère que la flexibilité rend « illisible » le travail comme l'appartenance sociale (voir p. 86). Un exemple emprunté à la situation sociale américaine illustre bien cet état de fait, c'est la disparition du rapport entre l'appartenance à une communauté ethnique ou nationale et la pratique d'une profession. L'exemple est celui de la boulangerie où « le travail a cessé d'être lisible » pour les boulangers (du fait de l'automatisation, p. 92), et où la spécialisation du travail est liée à la disparition des « liens d'honneur communautaires » qui sous-tendaient cette corporation dans le passé (p. 102). Selon l'auteur, à Boston, pour « les anciens boulangers grecs », le travail « était tout sauf superficiel, en raison de leurs liens ethniques » ; et dans la ville moderne de Boston, ces liens d'honneur communautaires ont peut-être aussi disparu pour de bon. Ce qui compte désormais, c'est ce qui les a remplacés : l'association du flexible et du fluide avec le superficiel » (p. 102). Volontairement caustique, Richard Sennett donne ici une illustration des conséquences de la flexibilité : la destruction des communautés humaines de travail et de la qualité des produits. Bien que l'exemple soit emprunté à une société pluriethnique, celle des États-Unis, on pourrait l'étendre à d'autres cas de dissolution du lien social et de la structure communautaire dans le monde du travail, en France ou dans d'autres pays.
Autre illustration et autre conséquence de la flexibilité, la prise de risque (chapitre V, p. 104-136). À travers l'expérience de Rose, une restauratrice de New York devenue, à cinquante-trois ans, agent de publicité, l'auteur donne des caractéristiques faciles à retrouver dans le travail actuel en entreprise. La succession des situations professionnelles signifie autant « prise de risque » que nécessité (parfois bien concrète, parfois plus imaginaire que réelle) dans le déroulement d'une carrière. Cette idée selon laquelle le risque devrait rythmer la vie professionnelle, me semble directement tributaire d'une lecture de la vie sociale à la Spencer, où le struggle for life, la « lutte pour la vie », devient règle de vie, et où celui qui ne prendrait plus de gros risques serait paradoxalement menacé dans sa survie sociale. L'auteur a fort bien vu tous les corollaires de l'importance attribuée à la prise de risque, en particulier l'obsession de la jeunesse et de la surqualification. Pour prendre des risques, mieux vaut être jeune et bien doué. « La flexibilité est assimilée à la jeunesse, la rigidité à l'âge. Ces préjugés servent diverses fins. C'est par exemple une manière de cibler les plus âgés, d'en faire une réserve facile de candidats au licenciement… » (p. 130). On retrouve ici - versus monde du travail - l'image d'une société qui se voudrait éternellement adolescente. Mais les conséquences de ces préjugés catastrophiques s'enchaînent : la négation de l'expérience et même de sa valeur, la réduction de la durée de la vie active (avec un risque social accru dans des sociétés vieillissantes), etc. Se basant sur le seul cas des États-Unis, Richard Sennett écrit : « La vie productive se trouve comprimée à moins de la moitié de la vie biologique, les travailleurs plus âgés quittant la scène bien avant d'être physiquement ou mentalement inaptes. » À cinquantre-trois ans, « beaucoup de gens s'apprêtent à prendre leur retraite » (p. 129). Heureusement, nous n'en sommes pas encore là en France, car l'encadrement de la vie professionnelle et du régime des retraites empêchent cette libéralisation extrême de la durée de la vie professionnelle. Mais des indices vont dans ce sens, tels que la surexploitation des jeunes diplômés dans le commerce et l'industrie, la survalorisation des sujets jeunes et au mieux de leur santé physique et de leur efficacité ainsi que le dédain de nombreux professionnels pour des situations plus stabilisées. La valorisation de la forme physique au travail aurait pu être aussi citée comme corollaire de cette vision qui transpose un néodarwinisme purement biologique à l'économie et à la société humaine. Qui ne s'est jamais entendu demander sur son lieu de travail s'il était en forme, un jour où il ne l'était pas, et d'une manière démontrant toute l'importance accordée au sujet en question par son interlocuteur ?
On peut ainsi abonder assez facilement dans le sens des arguments de l'auteur, mais j'aimerais apporter deux remarques personnelles. D'une part, on se trouve ici en face de multiples variantes de l'obsession anglo-saxonne de la lutte pour la vie, attribuée plus ou moins justement à Darwin, et réinvestie dans le champ de l'économie. D'autre part, le caractère faussement nécessaire des conséquences de la flexibilité devient faussement dogmatique - alors qu'en réalité Sennett montre fort bien que tout repose sur des préjugés - qu'on peut se demander s'il n'y a pas là un réinvestissement profane de valeurs religieuses. Ce serait une piste intéressante, mais que l'auteur n'explore pas. En effet, les attitudes et les valeurs engendrées par cette doctrine de la flexibilité et de l'adaptation à outrance, pourraient être comprises à la lumière d'attitudes religieuses. Dans une société sécularisée, ne sont-elles pas des caricatures ou de faibles imitations de ce que représentaient le sacrifice, la consécration de soi, ou simplement la générosité ou la vertu, dans une société autrefois marquée par une éthique religieuse ?
Plus structuré et à tonalité anthropologique, le chapitre VI (p. 137-166) porte sur « L'éthique du travail ». Depuis longtemps, tous les contresens sont possibles autour de cette expression. D'une éthique marquée par le « stoïcisme pratique » (p. 142), les pays protestants (en particulier les pays anglo-saxons) sont passés historiquement à une éthique du travail et de la valeur moral, les deux aspects devenant indissociables (voir p. 146-147). On l'aura compris, c'est Max Weber qui est convoqué ici pour dépeindre l'ascétisme protestant de l'homme entreprenant. C'est vrai, même si le texte de Weber n'est pas exempt de critiques, il y a eu historiquement une sécularisation d'un ascétisme religieux à travers une éthique du travail, et cela particulièrement dans les groupes humains ou les pays marqués par le protestantisme (Suisse, Allemagne, Pays-Bas, Angleterre puis États-Unis). On aurait ici une anthropologie religieuse de « l'homme entreprenant », qui se retrouve « accablé par l'importance qu'il doit accorder au travail » (p. 148), de même que le protestant peut être accablé par la perspective du Salut (p. 146-147). Le parallèle tenté entre cette anthropologie religieuse et la nouvelle éthique du travail nous paraît pertinent. Comme l'individu « pris dans les rets de l'ascétisme séculier », mais plus encore, « l'homme entreprenant cherche à se justifier » (p. 153). Ce serait la justification de soi qui dominerait l'éthique actuelle du travail. Cependant, cette justification de soi ne s'exercerait plus dans un cadre individuel, mais collectif. Le « leader » conduit une équipe, laquelle se justifie à travers « le nouvel éthos coopératif du travail » (p. 165), qui ne serait qu'une fiction. Ici, il nous semble que la coopération dans le travail - qui est sans doute une des tentatives actuelles les plus fortes pour ressusciter des valeurs - est un principe trop méprisé, voire rejeté comme fiction, par l'auteur. En revanche, du point de vue anthropologique, il est vrai qu'une culture de l'immédiat et de l'éphémère érode la confiance mutuelle (et la confiance en soi), qui seraient nécessaires dans une vraie culture de groupe. Au contraire de la confiance, la flexibilité semble engendrer le doute permanent, et cela même dans des relations de coopération. La flexibilité et le primat accordé aux interactions de collaboration ou de concurrence entre les individus, par rapport à la stabilité personnelle, tout cela engendre le doute permanent sur son « propre processus de socialisation » (p. 164). À la suite des développements de ce chapitre, remarquons ici que la volonté de justification de soi doit franchir l'épreuve du doute, de même que la justification par la foi dans une éthique religieuse luthérienne ou apparentée. Avouons que le parallèle, peut-être trop facile pour être rigoureux, est cependant frappant.
Le chapitre VII (p. 167-192) concerne le « tabou » qu'est devenu dans la culture moderne « L'échec ». L'auteur s'interroge sur la nature de l'antidote à l'échec socioprofessionnel. Dans le capitalisme flexible, cet antidote n'est plus l'idée de carrière, et l'auteur développe de multiples anecdotes empruntées à la situation contemporaine des États-Unis - notamment les réactions d'informaticiens licenciés par IBM lors des nombreuses restructurations de cette entreprise. Sa conclusion est que « ces hommes ont regardé en face leur échec passé, ont élucidé les valeurs de leur carrière, mais n'ont pas trouvé le moyen d'aller de l'avant » (p. 192). La vision de Richard Sennett est donc singulièrement pessimiste, mais l'auteur nous interroge du fait qu'il identifie la « fragmentation du temps » à l'incapacité de former un réel projet professionnel. Par ailleurs, la culture professionnelle postmoderne crée une très grande difficulté à dépasser le sentiment d'échec lié au licenciement. L'auteur conclut : « Le nombre croissant de gens que le capitalisme moderne condamne à l'échec, requiert un sens élargi de la collectivité et un sentiment plus profond du caractère » (p. 192). De fait, les dépassements possibles de l'échec professionnel par l'appartenance sociale (si elle peut se maintenir) et par la force de la personnalité morale, deviennent d'actualité. Toutefois, l'analyse anthropologique proposée sur l'échec des cadres licenciés par IBM, n'est pas très convaincante. Les solutions envisagées n'apparaissent pas clairement, on devra se contenté du vœu que nous venons de citer et qui est formulé à la fin du chapitre.
Enfin, le dernier chapitre (chap. VIII, p. 193-210) s'intitule « Le pronom dangereux ». Ce pronom est le « nous ». Le « nous » suppose l'engagement et Richard Sennett a raison de dire : « Un endroit devient une communauté quand ses habitants emploient le pronom nous » (p. 195). On voit donc enfin quel remède le sociologue propose à la situation désastreuse qu'il a longuement décrite : c'est la création de lien social. La communauté de travail flexible n'est évidemment pas une vraie communauté et elle n'autorise pas ses membres à employer le pronom « nous ». Mais ce pronom « nous » est aussi un pronom dangereux pour « les maîtres du royaume de la flexibilité » (p. 209). En effet, ces maîtres « redoutent l'affrontement organisé » et « craignent naturellement la résurgence des syndicats » (p. 210). Le problème engendré par la flexibilité du travail est, de fait, un problème social et un problème qui exige une prise en compte et une action du « nous », pas seulement d'ailleurs en vue d'une meilleure considération. Comme toujours dans cet ouvrage, la réponse la plus pertinente vient à la fin du chapitre : « Je sais qu'un régime qui n'offre pas aux êtres humains des raisons profondes de veiller les uns sur les autres, ne saurait conserver durablement sa légitimité » (p. 210). Nous sommes bel et bien renvoyés à un problème politique, et cela au niveau mondial. On ne peut pas continuer à force de « régime flexible » à fabriquer une majorité de « laissés pour compte » au niveau planétaire. Telle est la conviction qui se dégage de ce livre, avec l'affirmation sans équivoque du « pronom dangereux ».
[1] Richard Sennett est professeur à la London School of economics. Il est l'auteur de plusieurs essais de sociologie urbaine. Dans ses recherches, il s'appuie sur la méthode sociologique et sur l'histoire du processus de production dans les sociétés contemporaines.