Revue catholique de formation permanente
La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…
William W. Meissner
Ignace de Loyola, La psychologie d'un saint
P. Jean Dubray
Bruxelles, Éd. Lessius, coll. « Au singulier », n° 5, 2001. - (21x15), 548 p., 34,90 €.
Esprit & Vie n°71 / décembre 2002 - 1e quinzaine, p. 27-29.
D'emblée, l'auteur de l'ouvrage nous rend sensibles à tous les risques que comporte ce genre littéraire nouveau, dénommé par lui « psychobiographie » et qui va bien au-delà de ce que d'aucuns appelleraient simplement une biographie psychologique. Cette dernière expression, en effet, pourrait être revendiquée par n'importe quel historien et nombre d'essais récents répondent à cette définition. La tentative, ici, a quelque chose d'iconoclaste. L'exploration du subconscient d'Ignace de Loyola ne risque-t-elle pas de nous faire découvrir en lui des complexes, voire des abîmes intérieurs, fatals à l'iconographie traditionnelle ? La sainteté passée au crible d'une analyse aiguë des motivations et d'une mise en lumière des affects, ne court-elle pas ainsi le danger de se dissoudre ? Le réductionnisme, inhérent à l'interprétation freudienne des phénomènes mystiques, peut-il se révéler compatible avec la croyance en la grâce et à la révélation divine ? Le moins qu'on puisse dire est que W. W. MEISSNER n'a pas éludé ces différents problèmes. L'examen de son livre permet même d'affirmer que, non seulement, il en a respecté les données mais leur a apporté une solution juste et équilibrée.
Cadet d'une famille de treize enfants (sans compter les illégitimes), très représentative de la classe des hidalgos de province, Inigo perd sa mère peu après sa naissance (épisode capital) et la mort de son père, alors qu'il aborde l'adolescence, n'empêchera pas une franche et nette identification avec celui-ci. Le destin du jeune noble paraît désormais tout tracé et bientôt, d'ailleurs, mis en œuvre : service du roi, combats guerriers, aventures galantes… La blessure de Pampelune et les terribles conséquences qu'elle entraîne vont briser ce scénario, trop idéalement programmé. Le boulet de canon français « a fracassé sa jambe et ses rêves de gloire futile ». La réclusion forcée au château paternel, la présence attentive et affectueuse de sa belle et pieuse belle-sœur Magdalena, la lecture de la vie des saints remplaçant celle « d'Amadis des Gaules » provoquent une réorientation complète de son psychisme. C'est l'acte de conversion et le séjour à Manrèse. L'habit du pèlerin a remplacé celui du hidalgo, mais les conflits sous-jacents sont loin d'être réglés. Le processus reste évolutif et l'identité profonde d'Inigo ne subit pas à proprement parler une destruction, mais une transformation. Les Exercices spirituels, mis au point à ce moment-là, en portent la marque : le narcissisme du soldat entièrement donné au service de son roi fait place au narcissisme du saint, enrôlé sous l'étendard du roi céleste. Après le pèlerinage en Terre Sainte, émaillé de quelques éclats passionnés dus à son caractère, il décide, pour mieux conduire les âmes et accomplir sa nouvelle mission, de reprendre et de poursuivre ses études.
Barcelone, Alcala, Salamanque, enfin (et surtout) Paris jalonnent brillamment la formation intellectuelle de cet étudiant atypique et illustrent ses contacts avec quelques penseurs célèbres, enseignés à cette époque : Albert le Grand, P. Lombard, Érasme… Parallèlement son mode de vie ascétique s'accentue et déjà surgissent les premiers démêlés avec les services de l'Inquisition, simples escarmouches, au cours desquelles Inigo sait se montrer, à la fois, énergique et déférent. Après les études de grammaire au collège Montaigu, c'est à Sainte-Barbe, sous la houlette de Me Peña, qu'il passe, avec succès, sa maîtrise de philosophie. Maître Inigo veut toujours sauver les âmes. Il constitue, à ce moment-là, le premier et célèbre noyau des Compagnons du Christ, autour de J. de Pena, P. Fabre et Fr. Xavier, tandis que ses pratiques ascétiques, de plus en plus rigoureuses, s'avouent comme autant de symptômes de conflits intérieurs mal réglés : agression camouflée en geste de compassion (épisode du voleur de Reims), autopunition corporelle (baisement de sa main qu'il croit atteinte de la peste). C'est aussi l'époque du changement de prénom : celui d'Ignace l'assimilant plus étroitement au martyr d'Antioche.
Après un bref retour à Loyola, où il comprend que sa vraie famille est désormais celle du Christ, puis un projet avorté de nouveau pèlerinage à Jérusalem et malgré épreuves, incompréhensions, controverses, il fonde, avec l'appui de Paul III, la Compagnie de Jésus (27 septembre 1540), dont il rédige lui-même les Constitutions. Le vœu d'obéissance au pape y tient une place centrale et, lors de son élection au Généralat, qu'il refuse tout d'abord, il apparaît, selon W. W. MEISSNER, déchiré entre ses désirs refoulés de puissance et son souhait de sainte abnégation : ses craintes se révélant, peut-être fonction de ses secrets espoirs (p. 250). Dans l'exercice de cette magistrature suprême, se déploient tous ses talents de « leader charismatique ». Selon certains auteurs, cette qualité implique la réunion dans une même personne, des traits à la fois paternels et maternels. Un chef de ce type, « avide-de-son-image », attire, en outre, obscurément mais invinciblement des suiveurs ou disciples eux-mêmes avides d'idéal. Cela explique les succès fulgurants et les attachements intenses qu'il suscite immédiatement autour de lui. L'obéissance aveugle (ce sont ses propres termes) qu'il exige de ses religieux, notamment dans le vœu spécial au Souverain Pontife, n'empêche nullement ses rébellions périodiques face aux différentes institutions ecclésiastiques (l'Inquisition, le cardinal Carafa…). L'autoritarisme d'Ignace échappe, cependant, aux analyses généralement faites à ce sujet et aux liens que ce trait de caractère entretient, souvent, avec les tendances sadomasochistes. Sans les nier, l'auteur met en évidence, chez Ignace, un exercice beaucoup plus humain, voire collégial de ses responsabilités.
Le domaine de prédilection où la sagacité du spécialiste va se révéler en plénitude reste bien celui des relations féminines de notre héros. Le sujet est franchement abordé. Dans ses fondations caritatives, dans ses relations épistolaires et ses directions spirituelles au bénéfice de nombreuses femmes de son époque (princesses, bourgeoises ou filles du peuple), l'attirance qu'il suscite prend la forme d'un amour sublimé qui pousse ses confidentes vers l'hidalgo spirituel qu'il incarne. Il n'est pas interdit d'y déceler un attachement de nature érotique, un amour nié et refoulé de part et d'autre, mais souterrainement présent.
La cinquième partie de l'ouvrage tente de mettre au jour les implications psychanalytiques de l'ascétisme et du mysticisme d'Ignace. Si les privations et pénitences qu'il s'inflige tout au long de sa vie, au point d'en avoir irrémédiablement altéré sa santé (le diagnostic médical de la p. 351 est, à cet égard, sans appel) nous apparaissent d'une rigueur impitoyable, son attitude, sur le terrain, envers ses subordonnés fait preuve d'une grande prudence et d'une louable modération. Les phénomènes de « consolations sans cause préalable », les larmes d'émotion et de joie, les transports affectifs, les visions et les extases qui caractérisent le mysticisme d'Ignace, attirent, bien évidemment, l'attention aiguë du spécialiste et la réflexion du théologien. La grâce s'exerce, en effet, à travers les potentialités psychiques du sujet croyant. En réponse aux thèses phénoménologiques d'Egan, prétendant qu'on cède, désormais à la tentation de « tout attribuer à l'inconscient », W. W. MEISSNER réplique que l'inconscient, seul, ne rend compte de rien. Il prend sens dans sa collaboration ou son conflit avec les autres instances du psychisme. En fait, l'essai de solution qui se dessine, à travers la personnalité d'Ignace, consiste dans l'arbitrage constant, s'exerçant en lui, entre l'identité masculine et l'identité féminine : une bisexualité permanente et envoûtante. Il a dû lutter, tout enfant, contre l'attrait inconscient pour la féminité (représentée par sa mère, passive, pieuse, vertueuse) afin d'assurer sa masculinité (représentée par le père autoritaire, viril, séducteur). La blessure de Pampelune permettra le passage de la seconde à la première et la mystique de l'obéissance aveugle, développée par la suite, va dans le sens de l'identification maternelle. Dans ce contexte, les crises de larmes, les consolations spirituelles se laissent interpréter comme le désir et la joie d'avoir retrouvé cette mère perdue. En revanche, le chef qui commande et qui est obéi reflète l'identification masculine paternelle et persistante, l'image indélébile de Beltran de Loyola.
Les remarques que formule, pour conclure, W. W. MEISSNER concernant l'idéal du moi et le rôle très actif joué par un sur-moi particulièrement exigeant expliquent, également, la composante masochiste de la spiritualité d'Ignace, son identification au Christ souffrant, humilié, pauvre, crucifié… et chaste. Mais, peu à peu, l'intériorisation du modèle produit une piété plus adulte et plus conforme à l'enseignement global de l'évangile.
En réduisant cette thèse à ses nervures centrales, nous ne pouvons que la schématiser et risquer de la réduire à notre tour. Cet ouvrage remarquable sur Ignace de Loyola fera date, à notre avis, non seulement parce qu'il renouvelle, sans concession ni fausse pudeur, un genre littéraire trop souvent voué à la complaisance de l'hagiographie, mais aussi parce qu'il nous rappelle que toute mystique religieuse passe, obligatoirement, par les médiations affectives de notre être et que la grâce divine se fraie un chemin difficile dans le labyrinthe obscur de nos complexes, voire de nos pathologies. Le lecteur se souviendra, néanmoins, que les synthèses les plus subtiles et les plus vraisemblables ne rendent jamais parfaitement compte du psychisme humain. Celui-ci, dans ses dimensions affective, intellectuelle et spirituelle forme une totalité vivante, jamais pleinement conditionnée, toujours finalement libre. Les investigations psychologiques les plus poussées se heurteront, sans arrêt, à son imprévisibilité fondamentale.