Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

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Roland Meynet

Traité de rhétorique biblique

P. Michel Trimaille, m.e.p.

Avec trois index et une bibliographie. Paris, Lethielleux, coll. « Rhétorique sémitique », IV, 2007. - (17x24), 720 p., 29 €.

Esprit & Vie n° 187 - Février 2008 - 1re quinzaine, p. 9-12.

Les lecteurs de la Bible qui s'intéressent à la composition des textes et aux indices littéraires permettant d'en repérer l'architecture travaillent habituellement en se « bricolant » eux-mêmes quelques notions élémentaires et pratiques. Ils ont maintenant à leur disposition un véritable et magistral Traité de plus de 700 pages.

L'auteur, jésuite, a enseigné dans plusieurs facultés de sa Compagnie ; directeur de la collection « Rhétorique sémitique », il s'est fait connaître par de nombreux travaux sur les textes de l'Ancien comme du Nouveau Testament, ce qui lui permet d'illustrer ses propos techniques, parfois difficiles, par des exemples judicieusement choisis, honorant ainsi l'exigence pédagogique qui s'impose à tout Traité . Il s'était déjà expliqué sur les principes de sa recherche dans Quelle est cette parole ? (1979) et L'Analyse rhétorique (1989). Le présent ouvrage se veut complet, voire exhaustif.

R. Meynet situe sa démarche en l'opposant franchement au « Rhetorical Criticism » parti des États-Unis et largement utilisé en Europe depuis quelques années. En effet, de célèbres auteurs interprètent le Bible en lui appliquant les règles de la « rhétorique classique » des auteurs latins et grecs (Quintilien, Cicéron, etc…). Sa recherche prend acte de l'originalité des cultures, sémitiques d'une part, gréco-latine d'autre part ; leur différence se manifeste à travers « les lois d'organisation des textes communes à tout un peuple, à une aire linguistique et culturelle ». Pour faire bref, les caractéristiques essentielles de la composition sémitique sont premièrement la binarité, repérable aussi bien au niveau élémentaire de la langue (voir les innombrables groupements binaires de mots), qu'au niveau de la totalité de la Bible (voir le grand principe d'intelligibilité, brillamment mis en lumière par le regretté P. Paul Beauchamp, dans L'un et l'autre Testament) ; deuxièmement la parataxe, qui consiste à juxtaposer des mots ou des segments sans expliciter le rapport qui existe entre eux.

Cet ouvrage est un événement : les lecteurs d'Esprit & Vie me pardonneront une analyse, à la fois trop courte et trop longue !

La composition de ce Traité est un bon reflet de la « rhétorique biblique » qu'il analyse. Le chapitre initial, « Historique », fait le bilan des études antérieures ; le chapitre final, « Perspectives », s'efforce brièvement de prévoir l'avenir en désignant quelques chantiers à ouvrir. Les trois parties centrales (le corps de l'ouvrage), « Composition », « Contexte », « Interprétation », sont elles-mêmes régulièrement divisées en quatre chapitres.

La première partie étudie les « marques de composition » révélées par le texte biblique lui-même, puisque les signes extérieurs (ponctuation, paragraphes, retours à la ligne, sauts de page, et encore moins chapitres et versets, etc..) n'existent pas dans les manuscrits bibliques.

R. Meynet fait d'abord l'inventaire de ces marques linguistiques (ch. 2 de l'ouvrage). Les deux rapports de base sont le rapport d'identité et le rapport d'opposition. L'identité est envisagée sur le plan lexical (avec les définitions précises des termes techniques utilisés par les linguistes : monème, lexème, morphème, signifiant, signifié, homonymie, synonymie, paronomase, lexème, morphème, syntagme, proposition), puis sur les plans morphologique, syntaxique, rythmique, et sur le plan du discours. Quand les rapports sont d'opposition, elle est totale ou partielle.

Le deuxième chapitre (ch. 3 de l'ouvrage) traite des niveaux de composition selon lesquels le discours s'organise. Constatant qu'il n'existe pas, sur cette organisation, de théorie qui s'impose, R. Meynet se risque à proposer la sienne. Il distingue au moins deux niveaux élémentaires, celui du membre et celui de la phrase. Il nous donne en fait une longue étude personnelle (p. 136-213) sur, d'une part, au niveau inférieur, le membre, le segment, le morceau et la partie et, d'autre part, au niveau supérieur, sur le passage (la péricope), la séquence, la section et le livre. Avec, à chaque fois, des illustrations concrètes tirées de la Bible. L'auteur estime que ce chapitre est le plus « décisif » de son Traité. Il soulève, pour finir, la question souvent débattue aujourd'hui : peut-il exister plusieurs structures d'un même texte ? On sait les divergences d'opinion au sujet des « charnières », des « pivots » ou du « tuilage » de certains récits évangéliques. Sa réponse est négative (« un seul découpage est possible […]. Un mot ne peut pas faire partie de deux phrases différentes. Il en va de même pour les textes » ; « les structures [différentes] mises en évidence risquent d'être celles du lecteur plutôt que celles du texte », p. 215). Cette conviction, pourtant logique, n'est pas « dans l'air du temps » et alimentera sans doute des discussions.

Le troisième chapitre (ch. 4 de l'ouvrage) décrit les figures de composition. En effet, la manière de disposer les éléments identiques ou opposés engendre des figures diverses. On distinguera la symétrie totale (p. 222-268) et la symétrie partielle (p. 269-278).

Dans la première, les lecteurs de commentaires bibliques retrouvent les figures familières de la composition en parallèle (a b a' b'), de la composition spéculaire (ou en miroir, ou « chiasme » : ab b'a') et la composition concentrique (ab x b'a'). Les symétries sont partielles quand « les rapports entre les éléments linguistiques sont limités à une position spécifique : débuts, fins, extrémités… » (voir les « mots agrafes » et les « inclusions »). En guise de conclusion, une analyse stimulante du Notre Père selon saint Matthieu (p. 278-281).

Le quatrième chapitre (ch. 5 de l'ouvrage) fournit les techniques de la réécriture, ou « façon de disposer le texte pour donner à voir sa composition » : un segment par ligne, segments alignés verticalement ou renfoncés, changements de caractères, signes divers précédents les membres d'une phrase ; au niveau du morceau : utilisation du « filet » avec lignes blanches entre les segments ; texte encadré au niveau de la partie ou de la sous-partie. Il est possible de faire apparaître la composition à tous les niveaux, jusqu'à celui du livre. R. Meynet est bien conscient de la difficulté à mettre cette technique en pratique : « la diversité extrême des procédés de réécriture est propre à décourager l'apprenti », avoue-t-il. Pourquoi ce long travail méticuleux ? Il reconnaît que « la très grande majorité des commentateurs de l'Écriture ne l'[la réécriture]ont jamais pratiquée ». Mais il la considère, néanmoins, comme « un outil pédagogique » très utile, surtout au sein de notre « civilisation de l'image ». Il est vrai - et les enseignants, dont je suis, en ont fait maintes fois l'expérience - que réécrire une séquence sur une feuille grand format A3 et disposer les passages, même avec des procédés moins académiques que ceux mis au point ici, est pédagogiquement très payant ! Et reconnaissons avec lui que la réécriture apporte au commentateur lui-même un contact beaucoup plus intime avec le texte.

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