Revue catholique de formation permanente
La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…
Bruno Dumézil
Les Racines chrétiennes de l'Europe. Conversion et liberté dans les royaumes barbares (Ve-VIIIe siècles)
P. David Roure
Paris, Fayard, 2005. - (16x24), 810 p., 32 €.
Esprit & Vie n° 183 - Décembre 2007 - 1re quinzaine, p. 23-25.
Cet ouvrage, sous la plume d'une jeune normalien agrégé d'histoire, impressionne d'abord par son volume, que ce soit celui du texte lui-même ou des notes (p. 467-636), des annexes (p. 637-708) et de la bibliographie (p. 709-785). L'ambition de l'auteur n'était pas mince non plus : comme l'indique mieux le sous-titre que le titre, il s'agissait tout simplement de « tenter de reconnaître - ou d'infirmer - la présence de formes de coercition au sein des mécanismes complexes qui amenèrent à la naissance des royaumes chrétiens d'Occident » (p. 10). Il commence à juste titre par tenter de définir un certain nombre de mots souvent utilisés dans ce champ d'étude : « conversion », bien sûr, mais aussi « évangélisation », « christianisation », « mission » et « prosélytisme » (p. 10-13). En bon universitaire, Dumézil fournit une documentation abondante, dûment répertoriée et, finalement, maîtrisée, tout autant qu'il délimite précisément le cadre de son étude : sur un plan géographique, elle concerne ce que l'on appelle les « royaumes barbares d'Occident » (Aquitaine, Espagne, Italie, Gaule…) auxquels il rajoute les Anglo-Saxons, et, au niveau chronologique, elle est circonscrite entre 392 (date où le fameux édit de Théodose interdit définitivement la pratique de cultes païens dans l'Empire) et 711-714 (dates de la conquête arabe du royaume wisigoth de Tolède et de l'accession inattendue au pouvoir du fils de Pépin II, un certain Charles Martel).
Dumézil a divisé ces trois siècles en trois périodes, qui correspondent à chacune des parties de l'ouvrage. La première (p. 33-166) voit concomitamment le déclin de la puissance impériale et la survivance du pouvoir de l'évêque, ce dernier devant alors « assumer seul l'impératif apostolique de la propagation de la foi » (p. 30). Ce sera le temps des Christiana tempora, expression déjà utilisée par Ambroise ou Augustin, qui « peuvent se décrire globalement comme une période d'apaisement sur le plan des modalités de la conversion », les évêques ayant mis « au point une déontologie de la non-violence », même s'ils n'hésitèrent pas toujours à « instiller dans [leur] activité apostolique une dose non négligeable de contrainte » (p. 165).
Ensuite (p. 167-353), « la seconde époque commença lorsque le dirigeant barbare décida ou fut contraint de se convertir » (p. 30), il devait alors à la fois « rechercher des mécanismes lui permettant de mener une conversion nationale » et composer avec l'épiscopat, qui dut « soit résister, soit accepter de collaborer », dans un climat désormais de « lutte sourde » entre les deux pouvoirs. Dumézil analyse alors, et c'est là la partie la plus développée de son ouvrage, les situations qui furent alors fort différentes suivant les royaumes étudiés, mais il reconnaît dans ce processus de christianisation de tout un pays un certain nombre d'étapes communes, la plus périlleuse pour le souverain étant celle où une assemblée nationale se réunissait pour décider du changement de religion officielle. Venaient ensuite les deux dernières phases, celle de la « christianisation en profondeur des institutions » et, finalement, celle, la plus complexe, de la « conversion intégrale du royaume, c'est-à-dire de [la] suppression autoritaire de toute altérité religieuse par rapport à la nouvelle religion d'État ». Toute cette évolution, qui pouvait s'étendre sur plusieurs générations, « constitue ce que l'on serait tenté de qualifier de transition religieuse » (p. 351).
Le troisième temps (p. 355-458) est alors « celui de la société chrétienne triomphante » et « l'heure [fut] alors à la disparition des derniers païens et au contrôle effectif de la foi des chrétiens. De nouveaux acteurs vinrent alors se joindre à l'entreprise » (p. 31), que ce soit les moines ou les élites laïques. Ce fut alors, par une œuvre de collaboration de beaucoup, « la mise en place d'une société chrétienne organique » où tous ces acteurs s'efforcèrent à la fois de veiller au respect de la norme ecclésiale par les baptisés et de rendre impossible toute sortie du christianisme. Toutefois, malgré bien des idées reçues ultérieures, « ils agirent progressivement avec […] prudence, de manière à éviter des ruptures » et donc « cette globalisation de la pression en faveur de la norme chrétienne, caractéristique de la période médiévale, [ne] s'accompagna [pas] nécessairement d'une augmentation de la violence religieuse » (p. 457).
Il n'est guère étonnant que ce bel ouvrage s'achève sur une réflexion visant une problématique qui se développera bien ultérieurement, en particulier dans la philosophie moderne à partir, en particulier, d'un Pierre Bayle : celle de la liberté de conscience. Même si évidemment le débat n'a jamais été posé explicitement à l'époque qu'il étudie, Dumézil affirme qu' » il est évident qu'il exista [alors], à certains moments et dans certains contextes, l'idée d'un droit à la différence ». Et, même si cette « perception de l'altérité religieuse était indiscutablement paradoxale » et, de toute manière, limitée, il n'en empêche pas moins que, « pourtant, bien souvent, cette conception minimaliste permit aux royaumes barbares de ne pas reproduire les drames massifs de persécution religieuse qui avaient périodiquement ensanglanté l'Empire romain et qui continuaient à déchirer le monde byzantin » (p. 466), et ces lignes mesurées sont les dernières de notre épais volume…
Au bout du compte, ce livre apparaît comme une contribution essentielle à celui qui veut mieux connaître l'avancée du christianisme en Occident entre le ve et le viiie siècles. À la suite d'un Henri-Irénée Marrou ou d'un Peter Brown, d'une manière aussi scientifique que possible, Bruno Dumézil trace ainsi un sillon profond qui se veut aussi éloigné de l'histoire ecclésiastique traditionnelle, plutôt apologétique, qui a eu cours depuis Rufin d'Aquilée, que de l'historiographie concurrente qui, à partir du xviiie siècle avec, par exemple, un Edward Gibbon, n'a souvent produit que des réquisitoires excessifs contre le supposé obscurantisme de l'Église. De tels ouvrages, aussi bien documentés que charpentés, et qui n'oublient pas de présenter une thèse solide en conclusion de leurs longs développements, sont suffisamment rares, du moins en langue française, pour ne pas être chaleureusement salués, en souhaitant à leurs auteurs prometteurs de nous offrir encore bien d'autres semblables joyaux.