Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

xx
xx
xx

Rechercher dans les pages d'Esprit & Vie

Xavier Tilliette

L'Église des philosophes. De Nicolas de Cuse à Gabriel Marcel

P. Pierre Gire

Préface de Giuliano Sansonetti, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Philosophie & Théologie », 2006. - 306 p., 33 €.

Esprit & Vie n°180 - Octobre 2007 - 2e quinzaine, p. 22-24.

Ce beau volume est composé de trois parties, chacune de celles-ci présentant une série de penseurs sur la question de l'Église.

La première partie s'ouvre avec l'exposition de la conception de l'Église selon Nicolas de Cuse : insistance sur la coextensivité de l'Église à l'univers (Église des militants, des dormants, Église triomphante) et exigence de l'union de toutes les religions dans le Christ (véritable utopie théologique). Leibniz s'intéresse à la problématique de l'œcuménisme (idée d'une Église réconciliée) sans renier la distinction entre Église visible et Église invisible. Cette disjonction est reprise et développée par Kant qui oppose la foi ecclésiastique (danger du cléricalisme) à la foi religieuse où se projette la pureté éthique de la vie humaine dont le Christ reste le modèle. Fichte élabore une opposition entre Jésus, fondateur d'un christianisme spirituel (orienté vers la philosophie) et Paul, fondateur de l'Église institutionnelle. Hegel insiste sur l'Église comme communauté animée par l'Esprit du Christ, née de la douleur de la Croix. Ici, le christianisme se dépasse dans le luthéranisme, vraie religion de l'intériorité dont l'État intègre le devenir. L'Église romantique (Schlegel, Novalis, Schleiermacher, Schelling) évoque la forme d'une nouvelle chrétienté universelle, idéale, éloignée de toute institution. Importe alors l'idée d'un Évangile absolu qui génère une Église intérieure, celle du Royaume de Dieu dans son inspiration eschatologique.

La deuxième partie commence avec une réflexion sur la théorie des trois Églises de Schelling : Église apostolique, Église historique, Église spirituelle (en correspondance aux trois figures de Pierre, Paul et Jean), dans la perspective de l'Église universelle qui recouvre les trois formes. Moehler s'intéresse à l'Église comme incarnation continuée du Christ (inséparabilité de l'Église et du Verbe, celui-ci étant l'âme du Corps de l'Église). Baader met en opposition l'Église de Caïn (dégénérée) et l'Église d'Abel (prophétique), non sans marquer, comme Moehler, ses réticences vis-à-vis de la thèse de l'Église invisible. Sur la question de l'Église, le traditionalisme se développe avec les idées de J. de Maistre qui pense l'Église en référence au modèle politique monarchique (thèse de l'ultramontanisme) ; de Bonald perçoit dans l'Église la vraie société parfaitement organisée. Lamennais (première période) se fait l'avocat du catholicisme et du pape pour la défense du lien entre Tradition et vérité. Lecteur de J. de Maistre et de Lamennais, Rosmini s'oppose à toute séparation entre l'Église et le peuple, et plaide pour un retour au modèle de l'Église primitive (Église des pauvres). Ce modèle est repris par Newman dans une perspective sacramentelle et œcuménique. Quant à Kierkegaard, il stigmatise l'Église établie qui trahit le christianisme de la souffrance et de la passion.

La troisième partie débute avec la présentation de la pensée de Soloviev qui reste une pensée œcuménique inspirée par celle de Leibniz et déploie une transposition ecclésiale de l'union hypostatique, non sans référence au dogme trinitaire. Berdiaeff se veut le défenseur d'une Église cosmique à même d'intégrer et de soutenir la liberté humaine.

La crise moderniste fait émerger de nouvelles conceptions de l'Église. Elle révèle la dérive progressive de Loisy qui, sur fond d'écart entre l'Église et l'Évangile, privilégie le messianisme (contre Harnack) et soutient l'effacement de l'Église au profit de l'humanité. Critique de Loisy, Blondel défend l'idée selon laquelle l'Église est sa propre preuve, signe de contradiction dans le monde, origine, en sa visibilité, de l'Église invisible. Alors que Laberthonnière, pour qui le christianisme est la vraie philosophie, plaide pour une Église de communion, Tyrrel, pris dans la crise moderniste, développe une critique violente de l'Église romaine au bénéfice d'une religion de l'humanité. Soucieux d'orthodoxie, Maritain reprend le schématisme de l'âme et du corps pour penser la personnalité surnaturelle de l'Église et sa présence variable dans l'humanité. Guardini insiste sur la réalité unique de l'Église, Corps mystique du Christ présent dans l'histoire, et Chesterton souligne la diversité, les contradictions d'une Église caractérisée par son éternelle jeunesse.

Quant à l'ecclésiologie protestante, elle est marquée par la disjonction entre Église visible et Église invisible ; elle privilégie l'histoire plutôt que le dogmatisme. Troeltsch pour qui le christianisme est une religion normative, mais nullement absolue, en référence à l'histoire du Christ, comprend l'Église comme un monde de paradoxes, comme un univers synthétique de l'Orient et de l'Occident, de l'Antiquité et de la modernité.

Deux penseurs catholiques : Fessard et Bruaire se distinguent par le recours à la dialectique philosophique pour penser la réalité de l'Église (insistance sur le devenir historique pour Fessard, sur le dynamisme trinitaire pour Bruaire).

L'ouvrage de X. Tilliette se termine par une présentation et un commentaire de l'encyclique Fides et ratio du pape Jean-Paul II. Ce volume présente un parcours historique de l'idée de l'Église dans la philosophie. Il est d'une grande richesse informative et d'une grande qualité philosophique. Les enseignements de X. Tilliette sont toujours rigoureux, profonds et stimulants.

Philosophie

Les derniers numéros d'Esprit & Vie

Le plan du site

toutes les pages d'Esprit & Vie