Revue catholique de formation permanente
La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…
« La nuit, tous les chats sont gris »
Fr. Philippe Lefebvre, o.p.
Sg 6, 12-16 - Ps 62 - 1 Th 4, 13-18 - Mt 25, 1-13
Esprit & Vie n°68 / octobre 2002 - 2e quinzaine, p. 39-41.
Parmi les maîtres mots de l'Évangile, parmi les réalités de fond que la Bible aborde, que la tradition chrétienne explore, figure le discernement. Discerner n'est pas juger, c'est accepter qu'une lumière qui vient de Dieu se pose sur la réalité, sur moi, sur les autres, afin que je voie du nouveau, que je pense du nouveau. Discerner, c'est renoncer à se croire maître du bien et du mal pour appréhender le réel avec Dieu. Bref, discerner, c'est pratiquer chaque jour en Dieu, avec lui et par lui, ce que le Christ a fait chaque jour de sa vie terrestre ; ne pas se laisser embobiner par les slogans du jour, par les bons sentiments, par les apparences.
La vie de Dieu est trop précieuse pour qu'on l'amalgame avec ses imitations. Les pharisiens prient sept fois par jour, ils enseignent dans la chaire de Moïse, ils paient scrupuleusement le denier du culte, ils invitent Jésus à manger, ils lui posent des questions religieuses. Des gens merveilleux ? Non, répète Jésus, des gens meurtriers. Et qu'une prostituée de village fasse un jour irruption dans une demeure pharisienne où Jésus est invité, qu'elle lui masse les pieds en les couvrant de parfum, de baisers, de cheveux : voilà, dit Jésus, ce qu'est l'amour, la vie, la foi. Étonnant, non ?
Le discernement amène au grand jour une tout autre géographie du monde. Ce que le monde donne à voir n'a rien à voir avec la réalité du Royaume. « La nuit tous les chats sont gris » : dans la lumière du Royaume, il est possible d'en voir les couleurs contrastées.
Notre parabole est un appel au discernement. Au départ, comme dans la vie, comme dans bien des milieux feutrés et de bon aloi, tout se ressemble. Cinq jeunes filles d'un côté, cinq de l'autre. Il fait nuit pour les unes comme pour les autres. Les unes aussi bien que les autres attendent l'époux. Les unes et les autres s'endorment. Les unes à l'unisson des autres ont apporté des lampes. Toutes, enfin, ont chargé leurs lampes d'huile.
Oui, mais certaines ont rempli le réservoir d'huile, d'autres pas complètement. Le discernement s'amorce. Tout est pareil, à un détail près. Un détail qui change tout en fait ; un détail qui n'est pas un détail, mais un révélateur de la réalité profonde, jusque-là masquée sous des apparences strictement semblables.
Quand la différence devient-elle perceptible ? Lorsqu'un problème surgit. L'époux tarde à venir. « Merveilleux malheur », pour reprendre un titre célèbre. Ce retard très ennuyeux permet de traverser les apparences, ou plus exactement de faire affleurer ce que les unes et les autres voulaient vraiment au fond.
Cinq jeunes filles étaient vraiment là pour attendre l'époux : elles avaient fait le plein d'huile, au cas où, décidées à persister jusqu'au bout de la nuit s'il le fallait. Les cinq autres donnaient simplement le change : cela fait bien d'attendre l'époux, cela crée une espèce d'ambiance chaude, une manière de cohésion ; elles se sont donc jointes au groupe de leurs compagnes, mais sans y croire vraiment. Elles ont mis juste assez d'huile pour une attente limitée dans le temps, l'attente prévue et rien de plus. Elles ne sont pas là pour la joie de rencontrer l'époux et de participer à la liesse nuptiale ; elles sont venues par raccroc.
Si l'époux était arrivé à l'heure, on n'y aurait vu que du feu : dix jeunes filles attendant l'époux et l'ouverture du bal. Une fois de plus, une banalité mensongère aurait eu gain de cause : « Vous voyez bien, tout le monde est gentil, tout le monde au fond est pareil. » Heureusement, l'époux a tardé et les cœurs ont été manifestés dans leur vérité intime.
Les filles prévoyantes refusent de céder de leur huile. « Oh ! Mesdemoiselles ! De bonnes croyantes-pratiquantes doivent toujours partager et secourir ceux qui sont dans l'embarras. » Pas du tout ! Notre parabole n'appelle pas à tout engluer dans les bons sentiments, car ceux-ci recouvriraient d'une nouvelle carapace une réalité qui vient enfin d'être discernée. Les cinq demoiselles sensées énoncent la réalité comme elle est : nous étions là pour l'époux, nous avons mis toute notre vie dans cette attente ; il est impossible de vouloir pour celles qui n'ont pas voulu pareillement.
On parle beaucoup de « l'autre » à notre époque (« il faut accueillir l'autre dans son altérité » : tout le monde connaît ces thèmes). L'autre est quelquefois celui qui ne veut pas la vie, qui n'est pas prêt à attendre une nouveauté, un bonheur qui dépassent ce que le monde limité peut offrir. Si vraiment on respecte l'autre, il convient alors de respecter son choix, son non-vouloir. C'est ce que font les cinq prévoyantes.
Elles renvoient leurs compagnes chez les marchands pour qu'elles se procurent de l'huile. C'est là, en effet, le seul lieu que les imprévoyantes connaissent : le monde de la marchandise, du donnant-donnant, où il n'est jamais question de faire quoi que ce soit qui déborde des mesures raisonnables. Attendre jusqu'à l'improbable en ayant mis toute son huile, toutes ses forces, en ne protégeant pas ses arrières, voilà une manière de vivre que les filles imprévoyantes ne veulent pas. Qu'elles aillent donc là où l'on évolue dans leur registre : l'achat, la vente, la mesure, le « point trop n'en faut ».
Tandis qu'elles sont parties commercer, les jeunes filles sensées pénètrent dans la salle des noces et l'on en ferme la porte. « Oh ! Seigneur, quand on est bon, on laisse sa porte ouverte tout le temps. » Pas du tout ! Dans la lumière du Royaume qui vient, il n'est plus possible de faire « comme si ». « Je ne vous connais pas », répond l'époux aux imprévoyantes qui arrivent finalement. Condamnation ? Non : constatation. Le monde et le Royaume ont des valeurs différentes. Les filles insensées ne pourraient s'habituer à la logique du Royaume ; elles y sont étrangères.
Ces paroles sont-elles dures ? C'est le genre de lieu commun que l'on répète quand on n'est pas prêt à accueillir la vie qui vient d'ailleurs. C'est si facile de dire que Jésus est un peu rude, et qu'il est préférable pour les pauvres humains que nous sommes de faire son petit possible sans exagération. Ceux qui ont vraiment le sens de la vie, qui accueillent les propositions de vie quoi qu'il leur en coûte, savent que ce n'est pas dur : c'est la seule attitude possible. Ou bien dans ma fragilité, je vais accueillir cette vie, acceptant de partir vers l'inconnu, pressentant la joie des noces ; ou bien je me préserve, je me ménage des portes de sortie pour le cas où l'aventure de la vie deviendrait trop déferlante ou trop aride.
Notre parabole dessine le début du discernement. La vie avec le Christ emmène ensuite beaucoup plus loin, affine les choses. Qu'est-ce que le Christ va encore nous apprendre ? Fais le plein d'huile si tu le veux vraiment et attends : l'Époux vient et, t'unissant à lui, il te l'enseignera.