Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…

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Bernard Voyenne

Proudhon et Dieu, le combat d'un anarchiste

Fr. Olivier Perru, f.e.c.

Paris, Éd. du Cerf, 2004. - (14,5x23,5), 168 p., 19,00 €.

Esprit et Vie n°143 - février 2006 - 1e quinzaine, p. 29-30.

Le sujet de ce livre renvoie à la vie et à l'œuvre de l'écrivain socialiste Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), et surtout à son attitude spirituelle à l'égard du christianisme. Ce qui est en jeu, c'est le rapport à la religion, et en particulier au christianisme, des écrivains socialistes du xixe siècle. Pierre Leroux trouvait dans le christianisme un fondement possible pour une religion sécularisée, fondée sur la fraternité et prenant l'humanité pour objet. Leroux comme Proudhon parlent d'une façon romantique de Dieu et du Jésus de l'Évangile. Mais l'un comme l'autre introduisent en Dieu la dialectique de l'histoire. Dans le Premier mémoire sur la propriété (1840), Dieu est présent à l'homme par la conscience. Il est un « Dieu de liberté », un « Dieu d'égalité » dont Proudhon se dit inspiré : « Dieu qui avais mis dans mon cœur le sentiment de la justice avant que ma raison l'eût compris, écoute ma prière ardente. C'est toi qui m'as dit tout ce que je viens d'écrire. » (p. 45.) Selon Proudhon, le surgissement de Jésus de Nazareth dans l'histoire signifie le mépris des richesses, l'abolition de l'esclavage, la justice pour tous (p. 45). Regard intéressant, mais pour le moins partiel.

B. Voyenne remet ainsi à la disposition du lecteur, ces textes qui attestent le caractère religieux des premiers écrits de Proudhon. Mais de quelle religion s'agit-il vraiment ? Dans De la création de l'ordre de l'humanité ou Principes d'organisation politique (1843), Proudhon oppose Jésus à la religion établie et aux prêtres et il en fait pratiquement un prophète de la disparition de la religion. « [Il] prétend que la religion est faite pour l'homme, non l'homme pour la religion, donnant à entendre que, quand la religion est inutile, il convient de s'en défaire. » (p. 47.) Ainsi, la dialectique de l'histoire permettrait des dépassements, des transferts d'une religion d'un Dieu inconnaissable vers la reconnaissance d'une « rémanence d'un divin créé dans l'humanité » (p. 50). Certes, le Dieu de Proudhon est origine et source de tout, mais Proudhon rejette l'Incarnation et l'intervention d'un Dieu rédempteur de l'homme. La prédication de Jésus annoncerait la création du divin par l'humanité, ce qui n'est pas la même chose que la Rédemption !

Dans la Philosophie de la misère (Paris, Éd. Guillaumin, 1846), « l'hypothèse Dieu » se révèle être « un instrument dialectique nécessaire » (p. 53). C'est toujours la dialectique de l'histoire qui est censée rendre compte de la place de Dieu dans le monde humain. Face à la thèse d'un Dieu maître de la providence et de la fatalité, l'antithèse de la liberté de l'homme prépare la synthèse chrétienne, « l'incarnation de Dieu dans l'homme » (p. 53). La disparition du dogme de l'Incarnation crée un vide dans la conscience de la société, vide qui implique une reconquête (nouvelle synthèse) : Dieu va devenir « la conscience de l'humanité » (p. 54).

B. Voyenne cherche à montrer qu'au terme de ce mouvement, Dieu ne disparaît pas entièrement de la pensée de Proudhon, même si, au nom de la liberté de l'homme, il récuse la providence et l'action d'un Dieu transcendant dans les luttes humaines. Dieu n'est pas venu au secours de l'humanité dans ses souffrances : « Où est ici l'action divine, où est la providence ? » (p. 55.) Le scandale pour Proudhon, comme pour de nombreux autres auteurs, c'est que Dieu, souverainement bon, n'a pas empêché le mal (voir p. 58). Et l'auteur de commenter que l'anathème contre Dieu exprime « l'indignation d'une âme éprise de justice face à l'absurdité du mal » (p. 60). L'opposition dialectique entre le libre-arbitre humain et une providence dont on doute, forme la toile de fond de la pensée de Proudhon sur l'histoire humaine. Dans la logique d'une dialectique d'opposition, le refus de la Providence par le libre-arbitre s'avère en apparence fécond pour une nouvelle synthèse. C'est ce qu'écrit Proudhon dans le Carnet 2 : « Nous sommes l'antithèse de Dieu ; et bien que l'antithèse ne donne pas elle-même la thèse et la synthèse, ni réciproquement, il n'en n'est pas moins certain que l'une appelle les deux autres et que nous espérons et adorons le Dieu inconnu et la vie éternelle. » (p. 64.) Contre les thèses de Feuerbach, Proudhon s'aperçoit ici que Dieu n'est pas « "l'asymptote de l'humanité", ce qu'elle tend à devenir, mais il en est la projection idéale » (p. 64). Finalement, il est bien difficile de discerner, dans les textes de Proudhon, le Dieu « inaccessible à la raison humaine » (p. 75) et la projection de l'humanité en Dieu, ultime achèvement du processus révolutionnaire, au sens de Proudhon.

Cet ouvrage très bien documenté mérite qu'on s'y attarde. Mais d'une part, il faudrait consacrer une enquête plus vaste au Dieu des utopistes sociaux et de certains romantiques du xixe siècle (Leroux, George Sand, Proudhon) ; d'autre part, le Dieu de Proudhon est-il vraiment Dieu ? C'est un Dieu potentiel, le Dieu du mouvement dialectique, « Dieu qui ne serait pas immobile dans sa perfection mais se transformerait lui-même incessamment par l'effet même de sa puissance » (p. 68). C'est un Dieu potentiel, c'est tout sauf un Absolu. Au terme de la démarche dialectique, le refus de l'existence de tout absolu par Proudhon « y compris celui de l'humain trop humain triomphant » (p. 113), semble relativiser beaucoup l'adhésion à un Dieu « conscience de l'humanité » (voir p. 115).

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