Revue catholique de formation permanente
La revue, publiée par les Éditions du Cerf, compte 22 numéros par an. Tous les quinze jours, le lecteur traverse en 48 pages l’actualité ecclésiale, approfondit un dossier biblique, s’approprie les éléments d’une question théologique, ouvre ses horizons sur une période de l’histoire ou de l’art…
Riccardo Petrella
Désir d'humanité, Le droit de rêver
Fr. Olivier Perru, f.e.c.
Bruxelles, Éd. Labor, 2004. - (15,5x23,5), 188 p., sans prix indiqué.
Esprit et Vie n°133 - septembre 2005 - 1e quinzaine, p. 26-28.
Riccardo Petrella est professeur à l'Université catholique de Louvain. Ses ouvrages témoignent d'un combat pour poser des limites à la compétitivité et pour retrouver le sens du bien commun, au niveau politique. Cet ouvrage est une dénonciation sans complaisance et parfois un peu violente de la « culture manageriale à vocation totalisante » qui semble investir nos sociétés pour en faire « essentiellement un ensemble de réseaux de transactions marchandes où la régulation par le marché doit naturellement primer toute autre forme de régulation » (p. 15) ; dénonciation, mais aussi analyse des causes et des conséquences du fonctionnement économique et politique de nos sociétés. Après l'effondrement du « rêve du socialisme communiste », qu'en est-il de la désillusion à l'égard du « rêve du capitalisme libéral » (p. 35), qui paraît encore guider la vie socio-économique ?
Cette désillusion est réelle, eu égard notamment aux résultats sur les plans social, humain et environnemental (voir p. 35). L'auteur distingue trois facteurs qui interviennent dans le rêve d'une société meilleure : les opportunités offertes par les nouvelles technologies ; la manipulation exercée sur les besoins et les désirs ; les désillusions face aux rêves qui ont précédé (essentiellement le socialisme et le capitalisme libéral). Le rêve peut être bon ou mauvais, tout dépend de son contenu et de sa faisabilité. L'auteur s'attaque d'abord au caractère nuisible des rêves de richesse et de puissance (voir p. 39). Le rêve de richesse alimente l'idée de l'argent facile, l'exaltation hégémonique de l'individualisation des intérêts et des besoins », « une grande déconsidération des biens communs et du bien commun » (p. 46). La richesse individuelle est souvent difficile à relativiser au bien commun, c'est-à-dire à l'acquisition par tous des biens nécessaires au bien-vivre.
Concrètement, les rêves de richesse et de puissance sont au moins aussi caractéristiques des individus que des collectivités, des « groupes dominants » des pays occidentaux. L'auteur parle de « la société marchande universelle : le rêve mondial du capitalisme » (p. 48). Il cherche à en démonter les mécanismes. Les entreprises privées multinationales approuvent des « codes volontaires de conduite », qui sont des codes « éthiques », applicables dans tous les domaines de la vie et de l'environnement et supposés réguler les sociétés. Il y a là une difficulté dans la mesure où ces régulations économiques et sociales sont traditionnellement attribuées aux États. Peut-on faire confiance aux entreprises pour réguler des domaines essentiels pour le devenir des sociétés et de l'économie (voir p. 50) ? Peut-on accepter qu'une normativité (normes ISO) venant plus ou moins des grandes entreprises multinationales, contrôle non seulement les marchés, mais les manières de vivre, à l'échelon mondial ? Peut-on enfin accepter « la privatisation de toute activité humaine traduisible en un coût monnayable » (p. 51) ? Les réponses sont négatives mais il s'agit là de tendances lourdes d'évolution de nos sociétés, tendances sur lesquelles la position de l'autorité politique n'est ni aisée ni constante. L'auteur cite en exemple « le refus du gouvernement français, dirigé par Lionel Jospin, de continuer à participer aux négociations » (en 1998) de l'accord multilatéral sur les investissements, qui devait promouvoir la « totale liberté de mouvement et décision du capital financier » dans les pays concernés. Dans le texte de l'auteur, on bute cependant sur l'expression « les groupes dominants », expression qui désigne des émanations des firmes multinationales, mais on aimerait en savoir un peu plus. L'échec de la conférence de l'OMC à Cancùn, en septembre 2003, confirme l'opposition des pays du Sud - mais aussi de nombreuses organisations non gouvernementales des pays du Nord - à cette libéralisation du commerce et des investissements dans le monde entier. La bonne question est : « Pourquoi un tel acharnement à défendre la liberté mondiale des mouvements de capitaux ? » (p. 53.) Selon les libéraux, cette liberté financière serait le moteur inéluctable du développement mondial, ce qui a comme corollaire de gérer globalement la planète comme un ensemble d'entreprises. L'auteur répond à cette thèse par des faits : « les dégâts économiques, sociaux, environnementaux et politiques, provoqués au cours des cinquante dernières années par les entreprises multinationales ». Il est donc « opportun de s'interroger sur les conséquences désastreuses que pourra provoquer l'Entreprise mondiale, en termes d'aggravation des inégalités socio-économiques, de "largage" de villes, régions et pays qui seront peu attrayants pour les investissements privés et de fractures en tous genres » (p. 54). De fait, à l'imprécision hypothétique des équilibres du nouvel ordre mondial, répondent les risques de rupture locale de ces équilibres.
Nous ne pouvons pas nous livrer à un commentaire exhaustif de ce livre. Signalons ici un autre aspect essentiel, la proposition d'une « autre économie », reposant sur « le droit à la vie pour tous, le vivre ensemble, la sécurité de la maison » (p. 112). Ce qui est réhabilité ici, c'est le bien commun, non pas au sens aristotélicien de cause finale, mais dans un sens formel comme un ensemble « des principes, des institutions, des moyens et des pratiques » par lesquels la société cherche à assurer le « vivre ensemble » de ses membres dans un environnement préservé et durable (p. 113). Toutefois, ce bien commun est assimilé à une forme un peu idéalisée du vivre ensemble, alors qu'il faudrait réintroduire l'ensemble des fins vers lesquelles une société particulière se propose de tendre pour disposer chaque citoyen et chaque famille au bien-vivre. Les éléments du bien commun qui sont donnés par l'auteur (biens économiques mais aussi environnement, biens publics, santé, éducation, etc.) sont justes mais il leur manque une certaine raison de finalité. Ni l'État ni aucun groupe social ne peut formellement et a priori les garantir (comme on garantit jusqu'à maintenant la Sécurité sociale pour tous, par exemple). Mais ces biens sont des fins en vue desquelles l'autorité publique met des moyens, et vers lesquelles elle doit tendre même si le résultat n'est jamais formellement parfait. En revanche, il est vrai que c'est à l'autorité publique qu'il revient d'exercer un certain contrôle et de légiférer sur les biens publics (voir p. 117).
Ce livre place le lecteur au centre de problèmes d'une actualité brûlante et qu'il est aisé de retrouver dans les fluctuations de la vie socio-économique et politique, et dans leurs conséquences parfois dramatiques.